Sofiya Pauliac : Ukrainian vanity

Lundi 28 mars. 14 : 44.

J’ai du mal à me l’avouer mais la guerre fait désormais partie du quotidien. Je ne passe plus autant de temps à scruter l’écran de mon téléphone ou à allumer la télévision chaque soir pour écouter le journal. Mais où est-ce que l’on en est ? il se passe tant, sans que l’on ait l’impression qu’il se passe quoi que ce soit. 

Tout se détruit sous nos yeux, les hôpitaux, les écoles, les aéroports, les habitations. Je préfère me réfugier dans mes souvenirs, qui eux, demeurent intacts et lumineux. J’ai grandi avec mes grand-parents jusqu’à mes cinq ans et nous avions des routines qui m’amusent encore aujourd’hui. Je me rappelle qu’en rentrant de la maternelle avec ma grand-mère, mon grand-père nous attendait déjà attablé, tenant, dans une main un couteau et dans l’autre, une gousse d’ail entamée. La scène était complétée par les écailles d’ail parsem ées sur le bord du meuble. C’était son rituel. Tous. Les. Soirs. Il me faisait toujours rire quand, toujours à table, au moment des repas, il était le premier servi, et le temps que mon assiette soit préparée, il avait déjà englouti la moitié de son assiette. Alors, comme a chaque fois, je lui demandais « Pourquoi manges-tu aussi vite ? », ma grand-mère, lassée de cette même question qui revenait à chaque fois, répondait à sa place « C’est parce qu’il était à l’armée, ils n’avaient jamais le temps là-bas ».

 Ah, cette grand-mère, une vraie marraine fée ; elle cherchait constamment à me faire plaisir, me cuisinait des crêpes, des tartines grillées avec du fromage et un chocolat chaud ; voilà ce qui m’attendait après le lever chaque matin. La nourriture à la maternelle faisait légèrement moins rêver…entre les pâtes au lait et le pain desséché, le choix était dur à faire. 

Je lui en veux de m’avoir arraché cette belle image que j’ai de mon pays, je lui en veux d’avoir réduit ces souvenirs vivants à des ruines, je ne retrouverai plus ces endroits tels qu’ils étaient. 

La guerre nous paraissait lointaine, que ce soit géographiquement ou historiquement. C’est considéré comme appartenant au passé, comme des erreurs faites par nos ancêtres que nous ne pourrions plus refaire ; car nous avons la chance de regarder l’histoire avec du recul et de réfléchir avant de prendre des décisions qui toucheraient le monde entier. On se disait que personne ne voulait revenir aux temps de l’Union soviétique. On se trompait. 

Mes parents ont vécu pendant cette période, ils m’en parlent peu, sauf quand je leur pose des questions concrètes. Ils me disent de me méfier de ce que j’ai pu lire dans mes manuels de collège, car la période des années 70-80 correspond à un certain relâchement au niveau des interdictions. Mais ils se rappellent que même enfants, on leur disait de ne faire confiance à personne. Chaque mouvement et chaque parole était pesé et contrôlé. On ne pouvait pas envisager l’acte de prier, ni d’entrer dans une église. A la place, ma mère priait avec sa famille en secret. Chaque dimanche matin, ils se coiffaient, s’habillaient en chemises brodées, cueillaient des fleurs du jardin, et, une fois assis en cercle, on allumait la radio pour écouter la liturgie.

Quand ils me racontent ces bribes de leurs vies qui me paraissent si lointaines et inconnues, je me rends compte que je ne les connais pas aussi bien que je le pensais. 

Cette méfiance des informations subsiste pourtant. Lorsque j’ai débuté mes recherches concernant l’histoire de mon pays, j’ai été rapidement confrontée à des problèmes. Le seul livre en français sur l’histoire complète de l’Ukraine que j’aie pu trouver en librairie s’est avéré truffé de fautes. Dès la première page, il y eut une erreur. Elle concernait l’origine linguistique du mot « Ukraine ». le livre disait que l’appellation venait des mots ou – qui signifie « à, près de » – et de kraina – qui signifie « territoire » – le tout voulant dire « territoire au bord », le territoire au bord d’un autre. Cela aurait été donné par les Russes, par dédain envers leur voisin ukrainien. Mais cela est complètement faux. C’est l’explication qui avait été donnée par les Soviétiques pendant l’URSS. 

Le mot « Ukraine » vient tout simplement de kraina qui veut dire « territoire » certes, mais aussi « vaste plaine » ; et c’est bien un nom que se sont donné les Ukrainiens eux-mêmes. Je n’en veux pas aux écrivains de ce livre, il est malheureusement très difficile de trouver les bonnes informations concernant l’histoire de l’Ukraine et j’en ai moi-même fait les frais au cours de mes recherches. 

Il faut rester vigilant à la désinformation et aux intox, qui sont nombreux, à travers l’histoire, et aujourd’hui plus encore. 

Si vous êtes intéressé par l’histoire de l’Ukraine, je vous conseille vivement de jeter un œil aux ouvrages de Iaroslav Lebedynsky (archéologie et histoire), Iryna Dmytrychyn (qui a traduit de nombreux romans ukrainiens) et au livre De la « Petite-Russie » à l’Ukraine de Mykola Riabtchouk (qui explique l’origine du conflit russo-ukrainien).

Sofiya Pauliac

Sofiya Pauliac

Mardi 15 mars 2022. 10 :05. La journée débute de la même manière que depuis ces dernières semaines : dès le réveil, je scrute les dernières informations pour savoir ce qui a pu se passer pendant la nuit.
L’Ukraine est mon pays d’origine, ma patrie, la terre que mes ancêtres ont foulé, la terre où les générations se sont succédées, où ma famille vit encore.
Je ne vais pas parler de politique, ni expliquer ce qui peut se passer en ce moment-même à deux mille kilomètres de là d’où j’écris, je ne peux que parler de ma propre expérience et de mon ressenti en tant qu’immigrée ukrainienne en France.
Je suis née en Ukraine et j’ai eu la chance d’y passer mon enfance, j’en garde des souvenirs précieux et très nostalgiques. Je me rappelle des promenades en automne où l’on rassemblait les feuilles mortes pour en faire des bouquets, des balades en luge avec mon grand-père et même de certaines journées de maternelle. Nous avions des goûters assez atypiques : des pâtes au lait ou de la kacha de différentes sortes – bouillie de sarrasin, de millet ou d’avoine ; que l’on appelait « kacha Heraclès » quand on y ajoutait des fruits secs et des noix – que l’on mangeait après la sieste quotidienne. A l’époque, l’heure de la sieste parassait plus de l’ordre de la punition. Une salle pleine de petits lits d’enfants était consacrée à ce temps calme. Mes animatrices étaient très strictes et nous obligeaient a nous endormir dans la position « adéquate » : les deux mains rassemblées – la même position que pour faire une prière – étaient placées sous la joue droite et la position du corps devait suivre. Je m’endormais rarement et je passais surtout l’heure à observer mes camarades qui soient avaient peur d’ouvrir les yeux, soit faisaient les clowns ; une fois, un garçon, Pavlo, avait décidé de se rebeller. Il s’était levé de son lit en sursaut pour essayer de se faufiler par une des petites fenêtres. Inutile de préciser qu’il a finit sa sieste au coin.
Mais je me souviens aussi de la Révolution Orange, des rassemblements dans ma ville les soirs d’hiver où tout le monde portait des écharpes et des drapeaux oranges, levait sa bougie et chantait à tue-tête « Yushchenko tak », une chanson consacrée au futur président, censé remettre le pays dans le droit chemin.
J’ai quitté mon pays peu de temps après avec mes parents, en mars 2005, direction Paris, ils souhaitaient m’offrir plus d’opportunités et un avenir, que je n’aurais pas pu avoir en Ukraine.
Moi je voyais les choses d’une façon plus innocente, je ne voyais pas les difficultés ni les problèmes, je voyais ça comme un long voyage de Kyiv, en passant par l’Autriche et la Pologne pour arriver a Paris. Mon enfance a été remplie de mes souvenirs de l’Ukraine et j’ai rapidement été propulsée sur le devant de la scène au sein du Centre ukrainien de Paris où je chantais des chansons ukrainiennes tous les mercredis. Mon pays ne m’est jamais sorti de l’esprit ni du cœur, dès que j’avais l’occasion d’en parler, je le faisais. Durant ma scolarité, lorsqu’on était amené à faire un exposé je choisissais toujours l’Ukraine et sa culture. En fin de primaire, j’étais même venue en costume traditionnel en proposant des petits gâteaux typiques que ma mère avait passé la veille à préparer.
J’étais en 3e lorsque la guerre a éclaté dans le Donbass, je ne comprenais pas encore très bien les choses et je ne savais pas trop quoi penser, ma famille a toujours été dans les Carpates ce qui fait que je ne minquiétais pas vraiment pour eux. Cependant lorsque je suis revenue pour la première fois – comme tous les étés – depuis le début de la guerre chez moi, les gens étaient différents, quelque chose avait changé dans leur attitude et dans leur perception de l’avenir qui les attendait.
J’ai commencé à poser des questions sensibles à ma famille bien plus tard, et je me suis rapidement rendue compte que j’ignorais beaucoup de choses sur l’histoire de mon pays mais aussi sur l’histoire de ma propre famille. Il y avait beaucoup de non-dits – et pour des raisons bien compréhensibles – comme sur le destin de certains de mes ancêtres, des résistants au régime stalinien qui ont été exécutés pour trahison et en guise de punition, la maison familiale a été rasée et les parents de ceux- ci furent envoyés en Sibérie. Combien d’histoires me reste-t-il encore à découvrir ?
J’ai su assez vite au sujet du Holodomor, le génocide des ukrainiens de 1933 orchestrée par Staline ayant fait plus de 5 millions de morts, mais aussi de la chasse et torture des intellectuels et artistes ukrainiens des années 1960 dans le but d’effacer la culture et la mémoire ukrainienne.

Mais aujourd’hui la situation est différente. Les événements récents m’ont frappé plus forts que les dernières fois. Les émotions diverses que je ressens se contredisent : un mélange de frustration et d’impuissance – de ne rien pouvoir faire d’ici pour l’Ukraine – ,de culpabilité – d’avoir quitté mon pays – ,mais aussi de fierté d’être ukrainienne et de pouvoir compter sur toutes les personnes qui défendent courageusement le territoire chaque jour et qui ne comptent pas s’arrêter de si tôt. Pourtant, j’ai peur, peur de ne pas pouvoir y retourner, ou pire encore; d’y revenir mais de ne plus retrouver la maison de mon enfance dans le même état que j’ai pu la laisser. Serais-je capable de reconnaitre ces lieux ? Ces gens ? Est-ce que l’air sera le même ? et les montagnes ? les rivières ?
Malgré tous ces sentiments, j’entends ces derniers jours mon pays qui m’appelle de plus en plus fort, qui ne m’abandonnnera pas et que je n’abandonnerais pas non plus : « Chante mes chansons, apprends mes histoires, lis mes poèmes, danse quand tu entends ma mélodie mais ne me pleure pas ».
Une Table-ronde sera organisée à l’Ecole le mardi 29 mars et consistera en une présentation de l’histoire, archéologie et traditions ukrainiennes, suivie d’un débat et se finira par une approche musicale ainsi qu’une petite exposition. Venez nombreux, votre présence est déjà une lutte contre l’oubli.

Sofiya Pauliac

Horreur! Le Temps donne des rides

Pour aller du point A (naissance), au point B (mort), à quel unique vecteur ai-je recours? 

La réponse est dans le titre: le vecteur Temps. 

    Je vous propose, chèr.e.s lecteur.rice.s, une réflexion sur ce sujet qui suscite angoisse et rejet dans ce qu’il implique pour nous, humbles mortels: la vieillesse.

    C’est ce raccourci tout à fait juste qui provoque un certain malaise dans notre relation au temps. C’est une notion abstraite, et pourtant si mathématique. Elle nous frustre et nous fait peur. Le temps se ressent, mais ne s’explique pas. Le temps se traverse, ne se soumet pas. Contrairement à la dimension physique dans laquelle nous pouvons évoluer aisément, nous sommes victimes du courant linéaire que représente le temps. Et pour une espèce qui a un peu trop tendance à tout vouloir maîtriser, on comprend pourquoi le temps représente une telle angoisse. Expérience commune à tous les êtres, on craint le temps à juste titre: chacun d’entre nous sait que le sien est compté, sans jamais savoir combien il lui en reste.

    Alors on tente l’impossible, on tente de nager à contre-courant, de repousser la vieillesse hors de notre vue, en se disant qu’ainsi, peut-être la mort elle-même se tiendra à distance. Corriger les rides, dissimuler les cicatrices. Conserver un corps parfait, le plus longtemps possible. Garder à tout prix le contrôle de l’âge. 

    Et parce que le temps qui passe conduit à notre décrépitude, à la perte de vitalité, et à notre mort, il met ainsi en exergue le caractère éphémère et précaire de l’être humain, aussi bien à l’échelle des civilisations et des idées, qu’à l’échelle individuelle et familiale. Et le temps qui suit la mort est pire encore, car sur ses ailes incommensurables il emporte tout souvenir et toute trace de notre existence. L’oubli introduit par le temps est Règle Absolue. Et pour une espèce aussi fière que la nôtre, voir que malgré tous nos efforts pour exister et laisser un héritage, le temps finit par nous effacer naturellement, ça fait mal à l’ego. 

    Mais cette angoisse du temps est due à notre focalisation sur ce point fatal et inéluctable: la mort. Il se trouve qu’en raisonnant ainsi nous négligeons le voyage entre l’instant présent et ce point ultime. Nous omettons, lorsque nous pensons au temps, et à la vieillesse qui engourdira nos membres, de prendre en compte les aventures qu’il nous livre à travers chaque seconde. Car le temps, c’est le mouvement qui pousse à la vie, c’est le porteur des changements, c’est la vague de mille possibilités à venir, du hasard et de nos choix. Le temps c’est l’élan dont on est doté pour se réaliser.

    De plus, le temps est un outil précieux: il sert de mesure à notre existence. Certes, il est la raison pour laquelle nos cellules s’affaiblissent, mais il est également le seul qui peut nous montrer que nos blessures ont guéri. Le seul qui nous invite à nous retourner et à contempler les erreurs passées. Le seul qui puisse confirmer nos passions, et nous faire prendre conscience de nos erreurs, pour ensuite les corriger. De nos échecs, de nos succès, de toutes les montagnes franchies. C’est grâce à lui que nous pouvons apercevoir le voyage accompli. 

    Le temps n’est pas quelque chose après lequel il nous faut courir, mais bien une vague sur laquelle surfer (je sais on dirait une phrase de motivation mielleuse). Mais le but n’est pas d’atteindre un plateau de stabilité et d’épanouissement avant 30 ans. Que l’on ait 12 ou 85 ans, on continue de grandir, de se tromper, de ne pas savoir, de se comprendre partiellement, de rester un peu perdu face au monde chaotique et vertigineux, de se découvrir chaque jour, de changer, de faire des rencontres, d’apprendre de soi et des autres, d’essayer, de réussir ou pas, de s’enrichir, de se perdre et de repasser encore et encore par toutes ces étapes, pas forcément dans le même ordre. 

Certes, à cause du temps vous oublierez, et on vous oubliera. Mais grâce au temps vous aurez cheminé, grandi, voyagé. Alors qu’est-ce que vous attendez?

Lilou.

Création d’une maison de vente

Route descendant du mont Megamendung de Raden Saleh (1811 – 1880)

Le tableau Route descendant du mont Megamendung de Raden Saleh (1811 – 1880) vient tout juste d’être vendu à Drouot le 2 décembre. À l’occasion, le Club marché de l’Art vous propose de découvrir le processus de création d’une vente aux enchères : quel parcours l’œuvre va-t-elle suivre avant d’être adjugée et vendue ?

Avant d’atterrir à l’hôtel des ventes, l’œuvre est acquise directement auprès de l’artiste par Eduard Cassalette, un collectionneur passionné d’art et de sciences naturelles, puis elle est transmise de génération en génération. Le tableau finit par arriver dans la maison de vente aux enchères Daguerre à Paris car les propriétaires souhaitent le vendre. L’équipe de cette maison de vente est émerveillée devant ce remarquable paysage qui vient de passer le pas de leur porte.

Le tableau représente une route qui traverse une forêt de l’île de Java. La piste est dévalée à toute allure par un chariot au centre de la composition, tandis qu’en bas de la toile, des personnages marchent et discutent. La forêt de part et d’autre de la route occupe la majeure partie de la toile. La végétation est dense et luxuriante. L’artiste a peint le paysage avec soin et minutie. De nombreux détails botaniques précis et réalistes sont représentés démontrant que Raden Saleh a longuement étudié la nature. Au loin, le fond de la composition est baigné de lumière. Avec fascination, nous avons envie de plonger dans ce tableau pour rejoindre ce paysage exotique, éclatant sous un ciel bleu clair idyllique. Ce tableau, véritable hymne à la nature javanaise, est l’un des plus importants paysages de l’artiste. 

Sans perdre de temps, l’équipe de la maison de vente appelle le cabinet Turquin, expert en tableaux anciens à Paris. L’expert est chargé d’authentifier l’œuvre d’art, de faire des recherches à son propos, de la décrire, de donner son prix. Route descendant du mont Megamendung est un paysage peint en 1861 à Java. Il mesure 130 x 170 cm et est signé, localisé et daté en bas à droite. L’expert Éric Turquin, en observant le tableau commente : « À cheval entre l’Extrême-Orient et l’Europe, la toile témoigne de l’amour du peintre pour les paysages et la botanique où se mêlent ombres et lumières ». En effet, ce tableau extraordinaire dépeignant la nature javanaise est teinté d’influences de l’école de peinture allemande du XIXe siècle. L’artiste Raden Saleh est un prince indonésien qui a énormément voyagé en Europe où il a rencontré de nombreux peintres européens. Son talent de paysagiste lui permettra d’exposer au Salon. L’expert finit enfin, après quelques recherches, par donner un prix. L’œuvre est estimée entre 1 et 1,5 million d’euros.

Il faut maintenant créer le catalogue de la vente. Le tableau est pris en photo. Après avoir numéroté les différentes œuvres, ajouté les photos, tapé les descriptions de l’expert, fait la mise en page et corrigé le tout, le catalogue est imprimé. Il est mis en ligne également. Il a pour but de renseigner les visiteurs et potentiels acheteurs et de valoriser les œuvres qui seront vendues. 

Ensuite, le mardi 30 novembre, quelques jours avant la vente, le tableau est transporté à Drouot aux alentours de 19 heures. L’hôtel des ventes est fermé au public, mais il grouille de monde. La maison de ventes Daguerre a loué la salle 9 où son équipe, et des techniciens, transporteurs, commissionnaires travaillant à Drouot s’activent pour installer toutes les œuvres, nettoyer la salle, modifier les éclairages… Le commissaire-priseur et l’expert supervisent la disposition des objets dans la pièce. En l’espace de quelques heures, la salle vide est maintenant pleine à craquer d’œuvres d’art.

Dès 11 heures le 1er décembre, la salle est ouverte au public où Route descendant du mont Megamendung est accroché au mur. Cette exposition permet aux acheteurs d’admirer les œuvres de plus près. L’expert est souvent présent pour répondre à toutes les questions des visiteurs. Des descriptions détaillées avec les estimations des prix sont affichées à côté des œuvres. La salle fourmille de monde ; antiquaires, collectionneurs, vendeurs, touristes, étudiants, experts ou simples visiteurs font des va-et-vient entre les lots. Le tableau de Raden Saleh intéresse plusieurs. Certains veulent participer à la vente mais ne peuvent pas y assister. Ils laissent alors un ordre d’achat à la maison de vente qui surveille l’exposition où ils mentionnent un montant maximum auquel ils veulent acheter le tableau.

Le 2 décembre, à quelques heures de la vente, la salle se vide. Une nouvelle fois, techniciens, transporteurs, commissionnaires s’activent pour décrocher, ranger toutes les œuvres et disposer les chaises. A 14 heures la vente commence. Les gens s’installent. Le commissaire-priseur, derrière son bureau légèrement en hauteur au côté de clercs, anime la vente. Le tableau de Raden Saleh est enfin annoncé par l’expert présent qui décrit l’œuvre et qui donne un prix de départ. Le commissionnaire est chargé, lui, de montrer le tableau au public. Dès que l’œuvre est annoncée, les prix s’envolent. Les participants enchérissent progressivement sur le site de Drouot Live, par téléphone ou en levant la main pour ceux dans la salle. Le tout est rythmé par le crieur qui annonce les enchères donnant de l’impulsion à la vente. Les acheteurs s’enflamment et après une ardente bataille, alors qu’il était estimé entre 1 et 1,5 million d’euros, le tableau est enfin vendu 2 210 000 euros (frais inclus). En frappant son marteau, le commissaire-priseur crie « adjugé ! ». Le crieur remet le bulletin et prend les preuves de paiement et l’identité de l’acquéreur. Le tableau déposé dans la maison de vente Daguerre il y a quelques semaines a enfin trouvé un nouveau domicile.
Il nous aura permis d’étudier, à travers sa trajectoire, le déroulement et la création d’une vente aux enchères.

Calliope Garnier, Club Marché de l’Art

Top 7 des mots sans équivalent français les plus incroyables

Ce numéro Création méritait une petite incursion du côté du langage. Il m’offre l’occasion de parler de l’inédit, de l’inattendu, du bizarrement pensé : des mots intraduisibles. Il existe en effet une kyrielle de noms, verbes ou adjectifs sans équivalents en français. Ces termes aussi étranges qu’étrangers nous prouvent que quelques lettres peuvent faire émerger tout un monde de représentations mentales. À chaque mot, c’est un pan inconnu d’un nouvel imaginaire collectif qui se dévoile, avec parfois de belles surprises conceptuelles. Place à un petit top !

1) Les moustaches en albanais
Plutôt big (moustache en guidon) ou glemb (à pointes effilées) ? La moustache constitue en Albanie un véritable art traditionnel ! Un petite incursion internet vous prouve que même le roi d’Albanie Zog Ier soignait particulièrement sa holl (ou moustache fine), c’est dire… Une belle vingtaine de mots lui sont rattachés, tels varur (la moustache tombante), madh (la moustache bien fournie), ou encore kacadre (la moustache aux pointes retroussées).

2) La sprezzatura italienne
Groupies de Baldassare Castiglione, bonsoir ! La sprezzatura, c’est cet art de la nonchalance feinte, du parfait naturel, de la flatterie courtisane qui semble s’ignorer, théorisée par ce monsieur, diplomate, nonce du pape et ami de Raphaël, dans son ouvrage Le livre du courtisan. Les artistes de la Renaissance eux-mêmes s’attachaient fortement à ce principe : d’après les Vies de Vasari, Michel-Ange aurait brûlé certains dessins de jeunesse afin de cacher le labeur cumulé de ses années d’apprentissage.

3) Mamihlapinatapai
Mamihlapinatapai est tiré du yagan de la Terre de Feu (comprendre : d’un dialecte amérindien dont les locuteurs résident dans l’archipel à l’extrême sud de l’Amérique du Sud, divisé entre le Chili et l’Argentine). Le terme a été repris dans le Guinness Book de 1994 comme le mot le plus succinct, et désigne l’état de deux personnes qui s’envisagent et attendent chacune que l’autre fasse le premier pas, sans qu’aucune des deux n’ose elle-même le poser. Personne ne vous en voudra de ne pas connaître le yagan, car il ne subsiste aujourd’hui dans le monde plus qu’une seule locutrice de cette langue, Cristina Calderón, une situation à tel point exceptionnelle que l’UNESCO a déclaré la dame de 93 ans “trésor humain vivant” en 2009.

4) Bakwe, ou la cigarette philippine
Les Philippines connaissent une fois par an ce que l’on appelle la saison des pluies (aka varsha en hindi). Mais comment faire alors pour s’en griller une si le ciel n’est pas très clément ? Le kapampangan, langue parlée dans une île de cet État, a la solution : bakwe. Bakwe, c’est l’art de fumer sa cigarette avec le bout allumé dans la bouche, afin de se réchauffer un peu le palais, et de profiter d’un petit plaisir pas totalement trempé…

5) Shibui, ou la contemplation de la salade de fruits
Comment résumer un sentiment esthétique empreint de suranné comparable au goût d’un kaki pas encore tout à fait mûr qui engourdit la langue ? Prenez l’adjectif shibui. Le kanji pour l’écrire signifie “astringent”, et se retrouve notamment dans le mot “grimace”. Shibumi est le nom commun dérivé de shibui, et désigne le fait d’avoir un sens esthétique posé et affirmé, avec pourquoi pas un côté un peu vieux jeu, acide ou suranné. Le terme se rattache parfaitement à l’esthétique wabi-sabi, qui promeut une beauté simple et rustique, pas forcément dénuée d’imperfections.

6) La marche en shona
Pour une raison que mes recherches n’ont pas pu élucider, il existe une petite dizaine de verbes pour désigner en shona, langue parlée principalement au Zimbabwe, le fait de marcher ! Que vous préfériez marcher à petits pas (tabvuk), avec une robe très courte (pushuk), pieds nus (dowor) ou même en tenue d’Adam (shwitair), il y a des verbes pour tous les goûts !

7- Le café suédois
Les confinements nous ont révélé que les cafés et bars constituaient en France de véritables institutions sociales, mais nous sommes de petits joueurs comparés aux Suédois ! Fika désigne en effet tout spécialement pour eux la pause café accompagnée de sucreries que l’on prend avec ses amis, et qui constitue un vrai rituel social… Le café est dans ce pays une telle institution qu’il a donné naissance à tout un champ lexical, avec des verbes comme tretar (comprendre : se servir son café pour la troisième fois dans la même tasse). Moins de convivialité chez nos amis finnois, qui ont tout de même un mot désignant spécifiquement le fait de se soûler tout seul chez soi en caleçon (alias kalsarikännit).

Marie Vuillemin

Pour partir à la rencontre d’autres mots inconnus mais incroyables, jetez un œil à la petite pépite nommée Les mots qui nous manquent, écrite par Yolande Zauberman et Paulina Mikol Spiechowicz (Ed. Calmann-Lévy).

Petite histoire de la sérendipité

Quel point commun entre de la dynamite, des Post-it, une part de tarte tatin, un micro-ondes, le LSD, le Viagra, le nutella, le Coca Cola, le stéthoscope, la gomme, le Téflon, la vaseline, la grotte de Lascaux, la pénicilline de Fleming et Christophe Colomb ?

Il est possible de résumer cette longue énumération de mots qui nous sont à la fois indispensables et familiers en un seul : la sérendipité.

Cette petite chose à première vue anecdotique, qui consiste à faire preuve de « sagacité accidentelle », est bien plus présente dans nos vies qu’elle pourrait en avoir l’air, et il ne faut donc pas la sous-estimer. Cependant, peut-on aller jusqu’à affirmer que la sérendipité est un moyen de Création ? Question délicate, qui demande de rejouer quelques exemples de ce concept, et même de retracer le chemin parcouru par ce petit mot pour voir à quand remonte sa création… par sérendipité.

Le terme « sérendipité » français vient en fait de l’anglicisme serendipity inventé le 28 janvier 1754 par Horace Walpole dans une lettre adressée à son lointain cousin Horace Mandans. Il lui raconte ses impressions à propos d’une lecture récente, intitulée Les Trois Princes de Serendip, conte oriental traduit en français depuis le persan par le chevalier Mailly. Cependant, Mailly tronque légèrement les faits puisque sa traduction s’appuie sur une version italienne du conte du XVIe siècle, de Christophe l’Arménien: Peregrinaggio di tre giovani figliuoli del re di Serendippo. Christophe l’Arménien affirme lui-même avoir transcrit ses dires du persan, mais nous n’en gardons aucune preuve, et il faut garder à l’esprit que l’histoire contée est un motif mythologique retrouvé chez de nombreuses civilisations, comme les Hébreux, les Indiens, les Hongrois, les Danois et bien d’autres, y compris des auteurs comme Voltaire.

Les Trois Princes de Serendip met en scène les fils du roi-philosophe de Serendip (ancien nom utilisé par les Arabes pour désigner l’actuel Sri Lanka, « l’Île Fortunée ») qui doivent parcourir le monde pour parfaire leur éducation. Ils rencontrent un chamelier sur les terres de l’empereur Behram. Celui-ci a perdu ses chameaux. Les fils lui décrivent précisément l’animal sans même l’avoir vu : la bête est boiteuse, porte du miel et du beurre et il lui manque une dent.  En effet, les frères, qui possèdent un grand sens de l’observation et de la déduction, avaient noté tous les indices permettant cette description détaillée, impressionnant le chamelier et son roi. À partir de là, les trois princes offrent leurs services à Behram, qui leur donne plusieurs missions.

La sérendipité désigne donc le don ou la capacité intellectuelle à faire fructifier un événement imprévu.

Cet imprévu survient toujours accidentellement. Par accident, on comprend généralement une connotation négative qui convient parfois mal aux heureux découvreurs, promis à la gloire et à la postérité. 

Pourtant, c’est bien un accident qui ôte la vie au frère d’Alfred Nobel : il meurt suite à une explosion de nitroglycérine. Cela n’empêche pas Alfred Nobel de faire tomber ladite substance dans de la sciure, pour réaliser… qu’elle n’explose pas. C’est l’invention de la dynamite, dont le brevet est déposé en 1867. 

De même, en 1968, Spencer Silver invente une colle peu adhésive : échec très décevant, puisque le chimiste fait partie d’un programme de recherche depuis 4 ans sans résultat concluant. Cependant, en 1974, l’invention est reprise par son collègue, chef de chœur d’église sur son temps libre, pour accrocher ses feuillets de chant. Les post-it commencent à être commercialisés à partir des années 1980.

Les découvertes par sérendipité peuvent être aussi plus anodines, voire même comiques. Ainsi, le Viagra était censé soigner les maladies cardiaques, et notamment l’angine de poitrine. Quelle ne fut pas la surprise des cliniciens, quand ils constatèrent un effet secondaire providentiel…

En outre, que ferions-nous aujourd’hui sans notre fidèle micro-ondes ? Cet outil, considéré comme indispensable pour tout étudiant et, finalement, tout pressé ou flemmard qui se doit, est créé involontairement par Percy Spencer en 1945. Il avait oublié une barre de chocolat dans sa poche alors qu’il travaillait sur un des composants d’un radar. Celle-ci finit par fondre, et quand l’ingénieur s’en rend compte, il comprend qu’il a découvert une nouvelle propriété prometteuse. 

Ainsi, nous pouvons facilement admettre que la sérendipité est un moyen de découverte efficace, et même puissant. Elle met en avant l’importance de l’erreur, et concerne surtout le monde scientifique. C’est en associant intuition, observation et imagination que la sérendipité peut naître. N’est-ce pas le terreau de toute création ? Il apparaît donc que la sérendipité est bien créative, et qu’elle est même une des principales sources de création.

Néanmoins, il est important d’apporter une nuance à la prétendue toute-puissance de la sérendipité : toutes les légendes contées ici en sont réduites à leur nom : des faits subjectifs, quelques fois non prouvés ou ayant été relatés tellement de fois qu’elles en ont perdu leur sens premier. Finalement, pourquoi les inventions citées mettent-elles en œuvre le plus souvent un héros unique ayant un déclic brutal, dans un contexte originel désintéressé ? Il faut savoir démonter les stéréotypes. C’est ce qu’explique Margaret Rossiter et son effet Matilda par exemple. Cette théorie est basée sur celle de l’effet Matthieu (on a tendance à oublier l’entourage du découvreur dans l’histoire de la découverte), mais considère que cet effet occultant est démultiplié quand il s’agit de femmes. L’histoire des découvertes laisse encore beaucoup de mystères à élucider.

Solène Roy

Sources principales :
– Site de l’Académie française / article post interview de Sylvie Catellin auteure de Sérendipité. Du conte au concept article de Robert Maggiori, 2014, Libération
– AlterNego, article de Valentine Poisson
– France Culture, “L’effet Matilda, ou les découvertes oubliées des femmes scientifiques”, de Pierre Ropert

Accidents créatifs

Beaucoup de choses ont été créées par accident, peut-être même vous. Ce n’était pas voulu, mais c’est une belle erreur. Dans cet article je vous propose de revaloriser vos ratés en découvrant par quel hasard certains produits que nous connaissons bien ont été inventés. Bonne lecture.
INFO : d’après le Larousse, le terme « sérendipité » désigne : « la capacité, l’art de faire une découverte, scientifique notamment, par hasard. » Je vous renvoie à l’article « Petite histoire de la sérendipité » par Solène Roy.

Légende de la chips :
Au milieu du XIXe siècle, George Crum était cuisinier au Carey Moon Lake House, un restaurant situé face au lac Saratoga, à Saratoga Spring dans l’État de New York. Un jour qu’il travaillait, un client se montra particulièrement exigeant en renvoyant plusieurs fois son plat de pommes de terre frites car il les voulait plus croustillantes et plus fines. George Crum ne se le fit pas dire deux fois. Dans la colère, il coupa le légume si finement que lorsque les tranches furent frites et bien salées, la chips était née. Le client fut satisfait et aujourd’hui encore, la chips reste l’un des plus glorieux ratés.

Fleming et la pénicilline :
Alexander Fleming était un biologiste britannique né en 1881. A l’été 1928, il quitta son laboratoire et partit en congé, laissant derrière lui les restes de ses expériences sur la création d’un « médicament miracle » qui n’avançait pas. À son retour quelques semaines plus tard, il constata qu’une des boîtes de Pétri contenant des staphylocoques était parsemée de bactéries sauf à l’endroit où s’était formée de la moisissure. Après l’avoir analysée, il découvrit que cette forme rare de Penicillium notatum était capable de sécréter un liquide qui avait tué plusieurs chaînes de bactéries mortelles. Il comprit vite que cette découverte était remarquable. Pourtant, sa publication passa inaperçue. Ce n’est que des années plus tard qu’un certain Howard Walter Florey, pathologiste australien, prit connaissance de l’article de Fleming en feuilletant de vieilles revues médicales. Aidé du biochimiste Ernst Boris Chain, il s’intéressa aux effets thérapeutiques du fameux liquide et en 1941, administra la pénicilline à un patient pour la première fois. Les résultats furent spectaculaires. Cette avancée médicale valut un prix Nobel aux chercheurs Fleming, Florey et Chain.

La tarte Tatin ou tarte ratée :
Les sœurs Stéphanie et Caroline Tatin tenaient un restaurant à Lamotte-Beuvron en Sologne, à la fin du XIXe siècle. L’établissement était un repère pour les chasseurs du coin. Un dimanche d’ouverture de la chasse, alors que Stéphanie préparait une tarte aux pommes, elle oublia de placer la pâte dans le fond de son plat. Pour rattraper son erreur, elle décida de la rajouter sur le dessus de sa pâtisserie et de laisser le tout cuire au four. C’est ainsi que l’étonnant gâteau serait devenu la spécialité locale. Cependant, d’après le Grand Larousse Gastronomique, il ne s’agit que d’une légende. Le dessert serait en réalité une vieille spécialité solognote, qui n’est pas le fruit d’une erreur, et qui aurait simplement été démocratisé par les sœurs Tatin à Lamotte-Beuvron.

George de Mestral et le velcro :
En 1941, George de Mestral était parti faire une randonnée dans les Alpes accompagné de son chien Milka. Au retour de cette balade, il remarqua que ses habits et le pelage de son compagnon étaient couverts de Bardane. Cette herbe vivace produit des fleurs pourprées et ses fruits, munis de crochets, s’accrochent aux poils ce qui assure la dispersion des graines. L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais Georges de Mestral était un inventeur né, il avait la capacité de voir le potentiel dans les choses de la nature. Il s’est donc intéressé à cet efficace système de fixation et a découvert que le fruit de la bardane est recouvert de crochets qui s’accrochent naturellement aux boucles microscopiques formées par les pelages et vêtements. Inspiré par la plante, il a donc créé le premier système de fixation à crochet et à boucle du monde, nommé Velcro ou encore scratch, en utilisant du nylon.

Anouk Hubert

Interview de Françoise Mardrus !

A l’occasion du nouveau mandat de Laurence des Cars et de l’annonce de la reprise du projet pour la constitution d’un nouveau département des Arts de Byzance et des chrétientés d’Orient au musée du Louvre, Françoise Mardrus, professeure à l’Ecole du Louvre et directrice du Centre de recherches Dominique-Vivant Denon, nous aide à comprendre les enjeux et le processus de création d’un projet d’une telle ampleur.
Voici donc la suite de l’interview disponible sur notre numéro création.

Vous enseignez également l’histoire des collections à l’Ecole du Louvre en premier cycle. Aviez-vous déjà ce type de cours à votre époque ou avez-vous créé cette matière ?

Non pas du tout. Il existait un cours sur l’histoire du Louvre donné par Pierre Quoniam, inspecteur des musées, qui fut associé au projet Grand Louvre à ses débuts. C’est seulement à cette époque que nous avons ouvert des espaces sur l’histoire du Louvre avec Geneviève Bresc-Bautier et qu’elle m’a confié ces cours à l’École sur l’histoire du Louvre. Je lui en suis très reconnaissante. Mes premiers cours étaient en duo avec Edouard Pommier, directeur de l’inspection des musées de province à la Direction des musées de France, qui a également été un de mes professeurs à l’École sur l’histoire des musées en région. Quand il est parti à la retraite, il y a une quinzaine d’années environ, j’ai repris l’ensemble des cours sur l’histoire des collections en insérant le Louvre dans une histoire plus globale, européenne et internationale. C’est encore une fois une histoire de filiation.

L’enseignement, c’est la mise en perspective des missions concrètes menées au musée. Mon expérience acquise au cours du projet du Grand Louvre m’a donc permis d’enseigner et j’ai mené de concert l’enseignement jusqu’à aujourd’hui et la coordination des grands projets du musée jusqu’en 2013, au départ d’Henri Loyrette. 

Dans l’histoire des collections du Louvre, les différents départements jouent un rôle essentiel : le département des Arts de l’Islam a été créé en 2012 et celui des Arts de Byzance serait en construction. Quelles sont donc les différentes étapes de la création d’un nouveau département dans un musée tel que le Louvre ?

La création des départements est une notion administrative propre à l’histoire du Louvre et qui se fonde dans le courant du XIXe siècle. Déjà en 1849, le peintre Philippe-Auguste Jeanron avait eu cette idée de créer des départements qui auraient un vrai périmètre administratif tout autant que territorial dans le musée du Louvre.  Mais c’est vraiment sous la Troisième République que les départements vont se développer tels qu’on les connaît aujourd’hui par techniques pour les arts occidentaux (peintures, dessins, sculptures et objets d’art) et par aires géographiques pour les civilisations antiques. Puis, au cours du XXe siècle et jusqu’à aujourd’hui, le musée n’aura de cesse de reconsidérer le périmètre de ses collections. 

Les départements du musée ont un poids scientifique important car sans les collections dont ils ont la charge il n’y a pas de musée. Le personnel scientifique des départements n’est pas le plus nombreux mais il est celui qui fait en sorte que l’on puisse organiser des expositions, des médiations pour le public, d’avoir une activité culturelle tout simplement. C’est le fondement de l’institution depuis ses origines. 

Créer un département est donc toujours une décision qui va mettre en balance le souci scientifique, le souci économique et le souci du fonctionnement de l’institution. À partir du moment où vous créez un nouveau département, vous avez besoin de personnel. Donc il faut créer ces postes ou redéployer ceux déjà existants. C’est donc un choix lourd de conséquences car c’est une affectation budgétaire complémentaire qui vient peser sur la balance « fonctionnement-investissement » de l’institution.

Quand l’établissement public du musée du Louvre a été créé avec le statut d’établissement public administratif de l’État (EPA) en décembre 1992, un décret a permis d’inscrire les missions de l’établissement et de lister les départements du musée. A cette occasion, le cabinet des dessins, longtemps rattaché aux Peintures, est officiellement devenu le département des Arts graphiques. 

Ensuite certains départements concernés par la création d’un nouveau département ne souhaitent pas toujours faire sortir leurs chefs-d’œuvre pour des raisons muséographiques par exemple. Les conservateurs ont tous un poids scientifique et cela mène à des débats, des discussions entre départements. Et lorsque l’architecte vient demander le programme des œuvres à exposer pour le projet, il faut avoir partagé les collections pour pouvoir commencer à réellement se projeter. La création d’un département est finalement un cheminement, une réflexion qui prend souvent ses sources jusqu’à quarante ans en amont au Louvre.

Vous dites avoir participé à la création du département des Arts de l’Islam. Pouvez-vous nous expliquer ce grand projet plus en détails ? Quelles ont été ses origines ?

La prise en compte d’une civilisation avec un large territoire et une grande culture s’est faite progressivement. Auparavant, les objets des Arts de l’Islam étaient appréciés en tant qu’objets d’arts décoratifs, vus au travers d’une vision orientalisante et compris du point de vue.

Dès la période du Grand Louvre, de nombreux questionnements se sont posés autour des Arts de l’Islam, des Arts de Byzance et de la fin du monde antique autour de la Méditerranée en général. Nous avons choisi de travailler d’abord sur les Arts de l’Islam car la section existait déjà dans le musée, rattachée aux Antiquités orientales. C’était plus évident. À l’époque du Grand Louvre, l’Institut du Monde Arabe venait d’être inauguré et nous déposions nos objets chez eux alors que nous étions en train de créer vingt mille mètres carrés d’espaces neufs dans l’aile Richelieu. Il y avait donc une idée à développer autour de ces objets que Michel Laclotte a mise en œuvre. La section des Arts de l’Islam a donc gagné de la surface au sous-sol de l’aile Richelieu, avec l’apport d’un petit millier de mètres carrés dans les caves du ministère des Finances. C’était donc déjà une première phase de reconnaissance que de rendre autonome une surface du palais pour ces arts spécifiques. À la suite de cela, la création d’un véritable département avait toute sa légitimité. 

Lorsqu’il a été question de concevoir un département des Arts de l’Islam sur la proposition d’Henri Loyrette, le président de la République Jacques Chirac a acté la création du département lors d’un discours à Troyes le 14 octobre 2002. Cependant la décision politique n’entérinait pas la reconnaissance administrative du département. Pour ce faire, il fallait modifier le décret de l’établissement public pour officialiser un huitième département, ce qui a été fait deux ou trois ans plus tard. Il n’y a presque pas eu à créer de nouveaux postes. La section, déjà existante, a été rendue autonome avec un budget dédié. Un directeur de département a été nommé, Francis Richard, auquel succéda Sophie Makariou, actuelle présidente du musée Guimet, qui porta le projet muséographique des nouveaux espaces.

Inaugurés en septembre 2012, les nouveaux espaces du département des Arts de l’Islam dans la cour Visconti sont ouverts sur deux milles mètres carrés. Sa création offrait donc au département une présence administrative mais aussi physique et culturelle dans le palais du Louvre. 

Aujourd’hui c’est une chance d’avoir un département qui a sa raison d’être, où l’on reconnaît aussi à ces collections leur périmètre extrêmement large de production, de diffusion et de diversité. C’était une reconnaissance légitime et nécessaire pour enrichir la vision d’une histoire universelle du Louvre. 

Vous avez dit précédemment n’être plus coordinatrice des projets du musée du Louvre depuis 2013. Vous n’êtes donc pas impliquée dans le projet du département des Arts de Byzance cette fois-ci ?

Non pas du tout. En 2013, Jean Luc Martinez a pris la tête du musée et m’a confié la création du Centre Dominique-Vivant Denon, un centre de recherche sur l’histoire du Louvre et de son institution. 

Vous travaillez donc désormais seulement sur ce Centre en plus de votre enseignement à l’Ecole du Louvre ?

Complètement. En 2016 nous avons pris la place de la Bibliothèque centrale des musées nationaux dont le fonds est parti à l’INHA. Historiquement, cet endroit, situé à la Porte des arts dans la Cour carrée était celui où se trouvaient les bureaux des conservateurs pendant un siècle et demi. Cette bibliothèque créée sous le Second Empire était un espace que le plan Verne dans les années 1930 a rénové et agrandi.  

L’idée d’un département pour les Arts de Byzance est-elle nouvelle ou a-t-elle également pris ses racines au moment où la nécessité d’un département pour les Arts de l’Islam s’est imposée ?

La question de Byzance s’est posée dès le début. Il y avait déjà eu des velléités de créer un département pour les arts paléochrétiens au XXe siècle. 

C’est un parcours intellectuel à peu près semblable dans la mesure où c’est bien à l’époque du Grand Louvre que la période de la fin du monde antique a été mise en avant par les trois départements concernés. Ils étaient d’accord dans l’idée qu’il y avait probablement des espaces muséographiques à développer autour de cette période et de ce territoire géographique. De plus, à l’occasion du Grand Louvre, de nombreux espaces ont été libérés, leur permettant de mener à bien ce projet. Cette notion de « fin du monde antique » est donc devenue une évidence et la question de Byzance s’est posée, ainsi que celle de son rayonnement artistique. La principale interrogation était de trouver un emplacement adéquat dans le musée et il a été finalement trouvé dans l’aile Denon, autour de la cour Visconti mais d’abord sans Byzance et sans les Arts de l’Islam. 

Nous avions au départ plusieurs points de questionnement concernant l’art copte, présence d’un art chrétien en Egypte, qui est singulier dans le département égyptien, et l’Égypte romaine. L’Egypte ptolémaïque était exposée depuis 1997 dans les salles Charles X. Nous avions également réfléchi à la nécessité d’inclure les arts de Byzance dans ces arts de la fin du monde antique et des premiers temps chrétiens en Orient, au moins le Vase d’Emèse et la mosaïque de Qabr Hiram du département des Antiquités grecques, étrusques et romaines. Enfin, il avait été question de rapprocher Palmyre et les cités caravanières de ce projet. Il fallait cependant déterminer une fin et une limite géographique spécifiques. Finalement, nous n’avons pas réussi à avoir une discussion élargie où Byzance et le développement du monde chrétien en Orient aurait été intégrée dans ce parcours aux côtés des autres civilisations. 

Donc si l’idée a commencé à germer dans les années 1980, cela ne s’est pas fait tout de suite. D’ailleurs, Henri Loyrette avait repris le projet à la suite de l’ouverture des Arts de l’Islam.  

Laurence des Cars a donc bien repris ce projet ? L’ouverture d’un tel département dans les années à venir est – elle bien engagée ?

Je m’avance mais ce qui est annoncé par la direction du musée c’est la création d’un conseil scientifique de préfiguration que Jannic Durand, le directeur du département des Objets d’arts, présidera, puis viendra le recrutement du directeur de la préfiguration du département qui devrait se faire dans les mois qui viennent. Il aura pour mission de définir le projet scientifique et culturel tout autant que le périmètre muséographique des collections pour mener à bien le projet jusqu’à son inauguration, prévue en 2025. Il faudra également intégrer les besoins humains et financiers pour commencer à recruter ou redéployer le personnel nécessaire. Il y aura bien une cellule de préfiguration en attendant que la création du département soit officialisée administrativement.

Est-ce que ce nouveau département va modifier le paysage du Louvre comme l’a fait le département des Arts de l’Islam ?

On ne sait pas encore. La logique voudrait qu’il se place entre la fin du monde antique et les Arts de l’Islam donc dans l’aile Denon pour avoir une certaine continuité mais cela va être un vrai questionnement. Il y aura très probablement un concours pour l’aménagement muséographique. 

Comment va se constituer le département ? Le musée possède-t-il beaucoup d’objets en rapport avec les Arts de Byzance et des chrétientés d’Orient ?

Les collections du musée du Louvre constituent un des tous premiers ensembles sur le plan international. Exposées dans pas moins de douze salles et sur trois étages, nous avons des œuvres acquises séparément par les huit départements du musée. Le Louvre expose aujourd’hui des œuvres de toutes dimensions et techniques mais déconnectées de leur contexte géographique, historique et culturel d’où la volonté de créer ce nouveau département. D’autres sont en réserve dans les différents départements.

Henri Loyrette prévoyait d’aller jusqu’à la Russie orthodoxe en réunissant la collection d’icônes que possède le Louvre. Aujourd’hui je ne sais pas où les bornes sont ou seront placées.

Propos recueillis par Cassandre BRETAUDEAU

Interview exclusive: Clara, présidente du club Art-Thémis sur le grill

Voici la suite de l’interview du club Art’Thémis. Merci au club féministe de l’école de nous avoir accordé cette interview enrichissante.

Question plus ciblée sur le féminisme : comment définiriez-vous votre engagement ?
C’est beaucoup de choses, un mouvement autour d’idées, de questionnements, d’élaboration de concepts, d’émulation. C’est aussi une lutte, contre un ennemi bien défini, le système patriarcal et ce qui en découle. C’est aussi un concept philosophique théorisé et historique. Tous.tes les militant.e.s vous diront que c’est un combat, le féminisme.

Comment définiriez-vous le féminisme ?
Le féminisme, c’est un mouvement qui a une très longue histoire maintenant et qui a eu tendance à s’accélérer au tournant de la Seconde Guerre mondiale et dans les années 1950 avec les premières vraies coalitions entre les femmes qui décident de théoriser le féminisme. Vous le savez peut-être mais ce mot est assez ancien et était presque exclusivement connoté péjorativement et les féministes se le sont réappropriées. Pour nous, il s’agit d’un ensemble de mouvements et d’idées qui visent à rétablir l’égalité totale et à tous les niveaux entre les femmes et les hommes. On vit dans une société patriarcale où les femmes sont largement dominées par des systèmes de valeurs et de symboles et qui les empêchent de jouir des mêmes privilèges que l’homme (blanc, cisgenre, hétérosexuel). Le féminisme concerne toutes les femmes, qu’elles soient victimes de sexisme, de racisme, d’homophobie, de transphobie ou encore de classisme pour ne citer que ces discriminations. Nous avons une définition qui s’inscrit dans le mouvement intersectionnel tel que théorisé par Kimberlé Williams Crenshaw, qui remet en cause le monopole de la surreprésentation de certains groupes au sein du mouvement. Le féminisme, c’est toutes les femmes ! Il lutte contre le patriarcat, les VSS subies par les femmes et contre des dominations qui sont intériorisées dans notre société et qui justifient aussi des crimes coVamme la culture du viol par exemple. À terme c’est un mouvement, nous l’espérons, qui est appelé à disparaître (mais qui a certainement encore quelques milliers d’années devant lui !).

On remarque que tu utilises beaucoup le terme « domination », mais qu’est-ce que tu mets derrière ce terme ?
Ah oui, c’est très intéressant, il faut retirer le tabou de ce mot. La domination, c’est un fait sociologique : dans notre société, il y a une classe dominante et une classe dominée. Et même plusieurs. Dans le cas du patriarcat, les hommes dominent les personnes sexisées au même titre que les colons ont dominé les personnes racisées. Aujourd’hui par les systèmes de valeurs, de représentation, ou quand on sait que les femmes sont payées 18% de moins que les hommes par exemple, on voit que c’est un fait. Ce n’est pas une perception personnelle. Dans la rue, un homme est moins en danger qu’une femme statistiquement. C’est factuel, pas accusateur.

Comment a été perçue la création d’un nouveau club féministe au sein de l’école ?
Je crois que ça a été très bien perçu. Quand j’ai rencontré Tanguy, l’ancien président des clubs, il m’a dit que ça avait été voté à la majorité, donc ça a été très bien vu à ce niveau-là, par tout le monde. Il y en a qui avaient un peu peur que le club marche sur les plates-bandes de Mauvais Genre(s). Mais c’est un truc avec lequel je n’étais pas du tout d’accord. Parce qu’il n’y a jamais trop de militants. Même s’il y a des convergences avec Mauvais Genre(s), chacun a ses lignes de fond, nous nous battons pour une chose et Mauvais Genre(s) a ses propres combats . Nous c’est vraiment contre le système patriarcal et ce n’est peut-être pas son ennemi premier. Une très bonne réception aussi au niveau de l’administration. Madame Barbillon en a pas mal parlé aux masters, au gala, où elle a encouragé les élèves à participer. Les personnes femmes se sont reconnues dans ce qu’on prônait. Beaucoup de gens nous ont écrit pour nous remercier. Étant donné qu’on est à l’École du Louvre, qui est une école d’art, les mentalités sont beaucoup plus ouvertes à ce type de questions. On n’est pas à HEC ou en école de commerce où on en aurait vraiment bavé, de source sûre, les associations féministes de ces institutions en bavent un peu plus. Au niveau de la définition du féminisme, c’est compliqué et on a eu quelques appréhensions à ce niveau-là. On se réunit donc demain avec le bureau pour élaborer une définition claire de notre féminisme. Vous avez peut-être entendu parler de certaines controverses pour certains mouvements. Nous on reste vraiment dans quelque chose d’inclusif et d’intersectionnel.

Justement, le féminisme se rallie à d’autres combats, de par l’intersectionnalité comme tu l’as évoqué. Alors à quand des actions avec d’autres clubs ? Notamment Mauvais Genre(s) (le club LGBTQIA+ de l’Ecole du Louvre) ?
Alors on fait pas mal de choses avec d’autres clubs, parce que tous les clubs peuvent se reconnaître dans notre combat, le club féministe n’est pas le seul à pouvoir être féministe, tous les clubs peuvent être féministes. Et ça, ça permet de faire de nombreux projets… comme ENDOrun ! Mauvais genre(s), ça ne s’est pas encore fait, mais on est en novembre, on s’est créé en septembre, donc on a le temps de créer des choses ! En plus ce serait formidable, on est des milieux militants, on est donc souvent d’accord, du moins on se contredit peu ! On aimerait collaborer avec eux et elles, mais pour cela il est nécessaire qu’ils sachent ce que nous prônons.

D’où l’établissement de la liste de vos valeurs …
Oui, c’est ça ! Ce travail de définition est essentiel dans un milieu militant, et d’ailleurs c’est ce qu’on fait tout le temps, de la redéfinition, de l’approfondissement. C’est la partie réflexive et théorisation du mouvement, et je trouve ça super intéressant. Le féminisme est au cœur de notre époque, il est au cœur des débats, il est en train d’être défini, c’est une émulation qui est superbe !

Il est pluriel en plus, il y a différents mouvements.
Oui ! L’intersectionnalité vise justement à unifier ces mouvements qui se créent spontanément. C’est important de définir ses termes quand on est militant. C’est nécessaire pour les gens qui s’engagent ! L’intersectionnalité, peu de personnes connaissaient ce terme il y a un an, alors qu’il est aujourd’hui au cœur des débats.

Pour parler un peu d’art, pensez-vous qu’il y ait une différence entre l’art produit par les femmes et par les hommes ?
Alors non, pas du tout ! C’est une idée reçue qu’il y aurait un art féminin et masculin. Dire qu’il y aurait une différence entre les deux reviendrait à alimenter des discours sexistes qui créent une dualité entre les hommes et les femmes et justifier certaines réflexions sur les femmes, qui auraient un art plus sensible, plus romantique, alors qu’absolument pas ! Il n’y a pas de différence innée entre les hommes et les femmes, c’est une différence de personne, de comment elle a évolué dans la société, et de vécu. Le genre de la personne n’intervient pas dedans. Après, le fait que dans le système actuel, quelqu’un ait grandi en tant que femme et ait été soumis à des dominations et des oppressions peut influencer son art. Mais c’est une personne dans une société et pas son genre en tant que femme. Tout comme la notion de male gaze qui était à l’origine utilisée dans le cinéma, théorisée par Iris Brey. Elle décrit comment un homme va percevoir et représenter des personnages féminins à l’écran. Mais encore une fois ça n’est pas le genre, c’est comment quelqu’un qui a évolué en tant qu’homme dans une position de domination dans la société va se représenter les femmes. Il faut distinguer l’inné de l’acquis en fait. Notre jeu du Jeu de piste était sur ce sujet, justement, déconstruire l’idée qu’il y ait un art féminin et un art masculin. Nous avions présenté une iconographie similaire, peinte par un homme et par une femme, pour montrer que d’un premier coup d’œil on ne peut pas distinguer si ça a été créé par une femme ou par un homme. Je crois que c’était Judith et Holopherne l’un par le Caravage et l’autre par Artemisia Gentileschi. Celui de Gentileschi est beaucoup plus gore, il se fait décapiter, le sang gicle de partout, c’est une vraie scène de boucherie, alors que celui du Caravage est bien plus doux dans sa lumière, bien plus délicat.

Est-ce que tu pourrais nous parler d’une femme qui selon toi mérite plus de reconnaissance dans le milieu de l’art ?
La première qui me vient à l’esprit c’est une artiste contemporaine qui s’appelle Jane Campion, je ne sais pas si vous connaissez, c’est une très grande réalisatrice avec un cinéma particulier, qui vient déconstruire l’idée du regard de la femme qui serait plus sensible. Son cinéma est gore, elle n’hésite pas à incarner ce genre de cinéma. Alors qu’il y a vingt ans, on n’imaginait pas qu’une femme fasse ce genre de cinéma dans lequel par exemple il y a un personnage qui se fait couper les jambes. En plus c’est un cinéma ultra féministe. Il met en scène des personnages féminins qui viennent déranger la société. Ce sont des femmes indépendantes, qui sont, en plus, souvent artistes, qu’elle met en scène dans ses films. Comme La leçon de piano, mettant en scène une femme artiste amoureuse de son piano. Et le film In the Cut. C’est une femme indépendante, écrivaine. Elle montre des scènes assez violentes et des milieux controversés, comme celui de la prostitution, en luttant contre le male gaze parce qu’elle met en scène des personnages féminins et montre des lieux, sans apposer un regard moralisateur. C’est un cinéma assez cru, très féministe, qui mériterait beaucoup plus de visibilité.

Pensez vous que l’art puisse servir le combat féministe ?
Bien sûr ! L’art est un moyen d’expression privilégié des humains, cela permet de vivre son combat de façon sensible, différemment que par le militantisme. C’est d’ailleurs pour ça que, pendant des années, dans l’art et le cinéma, quand on n’avait que la visibilité des hommes, qui représentaient le monde à travers leur regard et représentaient les femmes, on avait l’impression que c’était la réalité. Pendant des années, notre connaissance de l’art a été exclusivement celle produite par les hommes. L’art sert complètement au combat et permet d’exprimer des choses crues de façon très belle. On voit l’influence de l’art sur le monde. Frida Kahlo quand elle a commencé à représenter son corps et à se réapproprier cette représentation, ça a marqué un tournant. Quand on regarde Sois belle et tais-toi de Delphine Seyrig, c’est un film féministe, choc, ça a motivé beaucoup de femmes à retrouver leur liberté, à se réapproprier leur corps. Ce sont des actes forts qui permettent aux gens de modifier leur mentalité et de représenter un monde qui n’est pas uniquement perçu par les hommes.

Nous avons deux questions peut-être un peu plus complexes. Pensez-vous que certaines personnes soient plus légitimes de se revendiquer féministes ?
Euh… Ah c’est dur ! Vous me piégez ! Ce que je dis peut être retenu contre moi ! *Rire* C’est très complexe la question de la légitimité dans le militantisme. Je vais partir d’un exemple qui m’est personnel. Pour la marche des fiertés, le copain cisgenre, hétéro d’une amie, se demandait s’il était légitime de venir, sachant qu’il n’a pas de revendication LGBTQIA+. Mais pourtant il voulait soutenir ces idées et ce mouvement, et participer à ce combat, mais ne se sentait pas légitime. Et vous voyez comme c’est complexe, car d’une part nous n’allons pas l’interdire de venir marcher, sinon ce serait négatif. Finalement, il n’y est pas allé car il avait peur de déranger les personnes concernées. C’est un choix que je trouve mature et respectueux. Mais la question se pose forcément. Nous on voudrait que tout le monde soit féministe, c’est-à-dire, veuille une égalité totale. Toutes les classes, tous les genres ! Mais pour la question du militantisme c’est plus compliqué. Nous nous sommes demandé à Art-Thémis : si un homme veut travailler au bureau et être secrétaire général, que ferions-nous? D’un côté s’il est féministe, bien sûr ! Nous voulons que les hommes soient féministes. Mais d’un autre côté ça reste un homme, qui n’a pas vécu les oppressions et dominations qu’on a vécues. Il n’a pas cette expérience, de vivre en tant que personne sexisée. Alors est-ce qu’il est légitime de venir défendre ce qu’il ne connaît pas et n’expérimentera jamais ? C’est pour ça que je pense que les hommes peuvent plutôt être désignés par le terme « proféministes », c’est-à-dire partageant les valeurs féministes mais sans être des représentants du mouvement. Mais c’est clair que si une personne se proclame féministe, elle est légitime ! Mais participer activement c’est sujet à débat. Il y a aussi une question de représentation: qui représente le mouvement féministe ? Je ne sais pas ce que vous en pensez, ça m’intéresse…

C’est la même question pour les espaces non-mixtes …
Alors moi je suis pour clairement ! Mais oui c’est le même débat.

Donc, là où est le débat et la complexité, c’est de savoir qui on met sur le devant de la scène pour porter l’engagement militant ? Les militants sont tous légitimes, quelle que soit la sphère militante. C’est ceux qui sont les chefs de file, entre guillemets, qui posent question, c’est bien ça ?
Exactement !

Personnellement cette question, elle m’est venue en me disant : je suis féministe, mais est ce que j’ai la légitimité de débarquer auprès du club et de dire « salut je suis un homme cisgenre blanc, je suis féministe !»
Encore une fois, tout le monde est légitime, mais comme tu dis, c’est la question de la représentation. Si on met un homme dans les postes à responsabilités, à l’échelle d’Art-Thémis secrétaire, ce serait bizarre. D’ailleurs les filles d’Art-Thémis étaient contre. Nous les excluons du bureau, mais ça ne veut pas dire que nous ne voulons pas qu’ils s’engagent, loin de là ! Tout le monde est légitime de se revendiquer féministe mais les hommes c’est compliqué…

Autre question. Pensez-vous qu’il y a des degrés de féminisme ?
Vous me posez des questions difficiles ! *Rire* Des degrés de féminisme… je dirais que plutôt que des degrés de féminisme, il y a des degrés d’engagement. C’est plutôt ça la question, à quel degré, à quelle intensité on va s’engager dans un combat. Une personne peut se dire féministe, sans pour autant être engagée dans un milieu associatif ou dans des institutions, mais juste dans ses valeurs, prôner le féminisme. Et c’est le cas de beaucoup de personnes, qui partagent les valeurs du féminisme, mais qui au quotidien ne font pas des collages, n’approfondissent pas les théories, ne vont pas se lancer dans des études de genre. Le degré c’est plutôt l’engagement. Mais à partir du moment où tu veux une égalité totale, que tu sois engagé 24h sur 24 ou pas du tout, le féminisme est le même.

Pour revenir à ce qu’on disait : ce qui est intéressant, c’est que je comprends que l’égalité c’est l’objectif final, mais que pour l’atteindre on a besoin de renverser le système. On ne peut pas être égalitaires tout de suite ?
Alors oui, pour moi il y a une nécessité là. Une nécessité de la radicalité. Vous vous souvenez quand Alice Coffin a déclaré refuser de lire de la littérature écrite par les hommes. Elle s’est faite lyncher. Moi j’étais d’accord, parce que, à un moment il faut une radicalité avant d’aboutir à une égalité comme tu dis. Donc c’est vrai que ce choix est radical, ça peut paraître extrême, mais c’est un acte militant fort puisque les femmes ont été invisibilisées depuis la Préhistoire si ce n’est des exceptions. Donc oui, avant d’opérer et d’aboutir à une égalité totale, il faut un renversement des valeurs. Passer par des réunions non-mixtes par exemple, c’est nécessaire pour théoriser et avancer nos combats entre nous, concernées. Il faut des exemples radicaux. Je ne sais pas si ça vous satisfait…

Si si ! c’est parfait ! On va tâcher de retranscrire ce que tu dis sans déformer ton propos !
C’est ça qui est subtil quand on parle féminisme ou militantisme, c’est de ne pas heurter et avoir l’air manichéen, tout en montrant que l’engagement est nécessaire. C’est difficile, même au quotidien. Il faut toujours faire attention aux termes qu’on emploie par exemple.

Encore une question : est-ce que vous avez l’impression de déranger l’ordre établi et finalement de venir mettre votre grain de sel ?
Mettre son grain de sel je trouve cela réducteur… Ce n’est pas un terme que je privilégierais. Déranger l’ordre établi… peut-être un peu, mais ce serait un peu malhonnête de le dire comme tel, dans la mesure où on a vraiment eu une très bonne réception, autant de la part des élèves que de l’administration. Donc les gens ont eu une réaction de surprise, mais une bonne surprise. Il y avait déjà eu des essais, et ce besoin de féminisme. Donc ce n’est pas perturber un ordre établi, mais apporter quelque chose qui de manière informelle était attendu. Et c’est aussi parce qu’on est dans une école globalement ouverte d’esprit. On nous laisse organiser des conférences sur les thèmes qu’on veut par exemple.

Oui c’est compréhensible. Maintenant on peut peut-être en venir au mot de la fin. À toi la parole !
Pour moi le truc le plus important c’est de faire passer le message qu’il n’y a pas que le club féministe qui puisse l’être. C’est un terme qui fait encore peur, il y a quelques années, peu de gens se revendiquaient féministes sans avoir peur que ça ait une connotation négative. Ce qu’on veut à Art-Thémis, c’est démocratiser le féminisme, à notre échelle, mener une action pédagogique, répondre aux questions : qu’est-ce que c’est ? Comment je peux l’être ? Nous voulons montrer que tout le monde peut être féministe, que ça n’est pas difficile, que c’est juste un apprentissage à l’échelle de tous. Et aussi prôner l’ouverture d’esprit !

D’accord, merci ! Est-ce que toi tu aurais une question pour les gens, ou est ce que tu voudrais que les gens se posent une question ?
Ce serait bien de se demander: est-ce que je subis des dominations intériorisées ? J’inciterais les gens à faire un travail de déconstruction et à se demander: ce que vous pensez, est-ce votre réception personnelle, ou est-ce que c’est influencé par ce qu’on vous a dit ? En fait se poser de simples questions sur ses valeurs, et savoir simplement si on est en accord avec nos actes.

Très bien… merci ! Je crois bien qu’on a fini… Oui on a fini … TADAMMM !

Alors voilà cher lecteur ! C’est fini ! Eh oui… déjà ! Merci de nous avoir accompagné dans cette rencontre avec Art-Thémis et Clara ! Merci d’être resté avec nous jusqu’ici. On espère que ça vous a intéressé, que vous vous êtes vous-mêmes posé plein de questions et que vous avez réfléchi à votre avis à chacune de nos questions. Si vous avez, vous aussi, des questions à poser à Art-Thémis, n’hésitez pas à les contacter ! Sachez aussi qu’un pôle sensibilisation reste à votre écoute si vous êtes victime ou témoin de harcèlement et/ou de violences sexistes et sexuelles, il vous suffit de les contacter avec l’adresse mail infosensi.arthemis@gmail.com, votre anonymat étant garanti !
Et n’oubliez pas. À la demande de Clara, posez-vous la question : est-ce que mes actes sont en accord avec mes valeurs ? Sur ce, on vous laisse à votre introspection, après cette longue mais passionnante interview, nous on se sépare pour aller manger… un bon repas salé !

Les réseaux de l’association:
Instagram: art_Thémis.edl
Facebook: Art-Thémis: club féministe de l’Ecole du Louvre

Adrien & Noémie

L’aparté scientifique : la pomme

Pour cette reprise de la rubrique de l’aparté scientifique, quoi de mieux que de suivre le thème sucré, en l’associant à un peu de biologie grâce aux pommes. Fruit suprême de mon alimentation, j’en consomme à toutes les sauces ayant été matrixée par le proverbe “an apple a day keeps the doctor away”. 

Mais ce dicton fut démenti par l’étude faite sur un échantillon de 8728 individus et publiée en 2015 dans la revue médicale JAMA, qui stipule (et je cite en traduisant directement) ”qu’il n’y a pas de preuves démontrant que la consommation d’une pomme par jour a un lien direct avec le fait de ne pas consulter un médecin, mais que les adultes états-uniens mangeant une pomme par jour ont tendance à moins utiliser de substances médicamenteuses ». Mais heureusement, je suis là pour redorer l’image de ce fruit (j’espère le faire rougir au passage), car bien qu’il ne nous empêche pas d’aller chez un médecin, il conserve des bienfaits indéniables, dont… la réduction des crises cardiaques ! En vérité il s’agit de l’ensemble des fruits et légumes à chair blanche, mais la pomme est incluse dedans donc je me permets des raccourcis, et en profite pour en faire un article.

D’abord, un peu d’histoire. C’est une espèce qui existe depuis plus de cinquante millions d’années, dans la région du Kazakhstan, mais elle se diffuse peu à peu, jusqu’à arriver en Europe où elle finit par être cultivée au Néolithique. Plusieurs écrivains de l’Antiquité en parlent, dont Caton et Pline l’Ancien.

Disons le clairement, la pomme part plutôt mal dans la vie : pomme de la discorde pour les Grecs, associée au fruit de la connaissance du bien et du mal chez les chrétiens, elle finit même par porter sa réputation dans le nom scientifique de l’espèce, Malus. Mais loin de se laisser abattre, elle fait fi de sa forme en sphère et peut être vue comme une référence érotique. Les poètes antiques en tirent grandement parti… Et oui, comment Dionysos aurait-il pécho Aphrodite sans pomme ? 

Maintenant, ça se complique: la pomme n’est pas un vrai fruit. Non non, c’est un “faux-fruit”, c’est-à-dire qu’il est constitué d’autres organes que l’ovaire. C’est une différence qui se développe au moment où l’ovaire est fécondée et qu’elle se transforme peu à peu en graine : un faux-fruit intègre d’autres parties de la fleur que l’ovaire, comme le pédoncule, alors que le vrai fruit ne se forme qu’à partir de l’ovaire.

Venons-en aux bienfaits des pommes : en plus d’être succulente, la pomme est riche en vitamine C, ce qui fait qu’elle joue sur le métabolisme du fer (adieu l’anémie), mais c’est aussi une vitamine utilisée pour la synthèse de collagène (adieu les rides), et qui contribue au bon fonctionnement du système immunitaire (on ne dit pas adieu au rhume, il est juste moins chiant). En plus de cela, associée à de la pectine et d’autres agents anti-oxydants que la pomme contient, la vitamine C réduit la croissance des cellules cancéreuses du foie et du côlon, selon une étude de l’université Cornell. 

Alors certes, ça n’est pas un médicament et certaines études restent à confirmer, mais ça vaut le coup de rajouter une pomme à son petit déjeuner! (mais évitez quand même de faire un smoothie de pépins de pomme, c’est du cyanure).

Sources

  • Davis MA, Bynum JPW, Sirovich BE. Association Between Apple Consumption and Physician Visits: Appealing the Conventional Wisdom That an Apple a Day Keeps the Doctor Away. JAMA Intern Med. 2015;175(5):777–783. doi:10.1001/jamainternmed.2014.5466
  • Linda M. Oude Griep, W. M. Monique Verschuren, Daan Kromhout, Marga C. Ocké, Johanna M. Geleijnse. Colors of Fruit and Vegetables and 10-Year Incidence of Stroke. Stroke, 2011; DOI: 10.1161/STROKEAHA.110.611152
  • Fruit and it’s types (biologydiscussion.com)
  • La page Wikipedia sur la pomme, j’assume.

Jo