« Il faut faire comprendre au visiteur que l’image est puissante » : interview de Maximilien Durand

A l’occasion de sa récente nomination au musée du Louvre, M. Maximilien Durand a accepté d’accorder une interview au Louvr’Boîte. Préparez-vous pour une plongée dense et instructive au coeur du futur département des Arts de Byzance et des Chrétientés en Orient !
Le Louvr’Boîte vous avait déjà interviewé en 2009, M. Maximilien Durand. Notre première question sera donc : que s’est-il donc passé professionnellement pour vous durant ces treize années ? 

Il s’est passé plusieurs choses. A l’époque je travaillais aux Arts Décoratifs où j’étais en charge de la conservation préventive pour les quatre musées des Arts Décoratifs. J’ai quitté cette institution en 2011 pour diriger le musée des Tissus et des Arts Décoratifs de Lyon et j’y suis resté pendant six ans. Ensuite j’ai fait un bref passage dans la maison Dior car je désirais comprendre le fonctionnement d’une maison de couture de l’intérieur, particulier et bien différent de celui des musées. J’y travaillais comme responsable de la conservation du fonds historique. Enfin j’ai travaillé à Paris Musées comme directeur adjoint des collections et de la recherche des quatorze musées de la ville de Paris.

Votre parcours semble très axé autour du textile. Est-ce voulu ? 

Oui. C’est mon domaine de spécialité. Je suis venu à Byzance par le textile et au textile par Byzance. Cependant, l’origine commune de cette passion, c’est le culte des saints et en particulier des reliques qui étaient entourées de textiles et qui, pour la période médiévale, provenaient souvent de Byzance. Continuer la lecture

Micro art : des œuvres minuscules hors-normes

Une micro-sculpture de Willard Wigan. Crédits : toybot studios via Flickr, Licence CC 2.0

Minuscule”, emprunté au latin minusculus, signifie “un peu plus petit”  (par opposition à “majuscule”). Ce terme qualifie alors quelque chose de petite taille, aux dimensions restreintes. Dans l’art, il est aisé de rapprocher ce terme de la tradition médiévale de la miniature, une image peinte avec minutie participant à l’enluminure d’un manuscrit. Au XVIIème siècle, le terme “miniature” renvoie également à l’art de reproduire, sur une petite surface, le portrait d’une personne et pouvait orner des objets personnels. Dans la perspective des arts du “minuscule”, on voit se développer, à la fin du XXème siècle, un art microscopique dit “micro art” : une forme d’art où les peintures et les sculptures sont créées à une échelle beaucoup plus petite que la norme habituelle. Les œuvres du micro art sont réalisées à l’aide de microscopes ou d’outils de chirurgie oculaire. Cette pratique minutieuse exige de déployer un effort démesuré pour parvenir à créer des œuvres tenant dans le chas d’une aiguille. Cette production repose sur une grande discipline du corps, de l’esprit – les artistes aspirant à des défis monumentaux de performance.

 

Production actuelle : des grands noms du micro art en Angleterre 

 

Willard Wigan. Crédit : Wikimedia Commons, licence CC 2.0

Graham Short, né  en 1946, est  aujourd’hui considéré comme l’un des micro-artistes les plus talentueux au monde. Dans sa jeunesse, il travaille dans l’imprimerie et apprend la gravure sur cuivre. Puis il se consacre à la pratique artistique : il est notamment parvenu à graver « Nothing is Impossible » sur le tranchant d’une lame de rasoir traditionnelle. Il écrit à ce sujet : “ I just wanted to prove to myself it could be done and that although I considered it to be impossible, it wasn’t” (https://www.graham-short.com/)

Un autre artiste britannique peut être cité : Willard Wigan, né en 1957, réalise quant à lui des sculptures micro-miniatures. Pour donner un ordre de grandeur, une sculpture de Wigan peut mesurer moins de 0,005 mm. En 2007, l’artiste a d’ailleurs été  reconnu par le Guinness World Records pour avoir créé la plus petite sculpture du monde (elle mesurait approximativement la taille d’un globule humain).

 

“Je voulais montrer au monde que les choses les plus petites peuvent avoir le plus grand impact”, Willard Wigan 

 

Inspiré par Willard Wigan, qu’il découvre via un programme télévisé, l’artiste David A. Lindon, né en 1977, travaille principalement la question de la reproduction en micro-formats. Il réduit notamment à une échelle microscopique le Cri de Munch, la Jeune Fille à la perle de Vermeer, la Fille au ballon de Banksy, La Nuit étoilée et les Tournesols de Van Gogh. Une pratique exigeante dont témoigne l’artiste : “Je dois ralentir ma respiration (pour stabiliser mes mains) et maintenir mon rythme cardiaque aussi bas que possible. Un simple battement de mon pouls peut anéantir des mois de travail.” Ces œuvres, dont le coût s’élève aujourd’hui à plus de 10 000 dollars, ont récemment été exposées au Lighthouse Media Centre (“A New Beginning”, Wolverhampton, 2021). Pour apercevoir les œuvres, des microscopes sont mis à la disposition du public. Le spectateur investit alors une position active, allant lui-même à la rencontre ou plutôt à la recherche de l’œuvre. Le micro art joue ainsi sur l’appréhension rétinienne : ici, l’œuvre, dont la vocation est d’être vue, n’est pas visible au premier abord.

 

Exposition des sculptures de Willard Wigan, à Debenhams, en 2008. Crédits : Pete Ashton via Flickr, licence CC 2.0

 

Ainsi, le micro art se démarque du paysage contemporain actuel, très marqué par la question du gigantisme (cf. sculptures et installations surdimensionnées, Monumenta Grand Palais ou encore Turbine Hall de la Tate Modern). Ou comme c’était déjà le cas avec le land art au siècle précédent – où les paysages deviennent les supports même de la création. Le micro art apparaît donc comme une pratique singulière, aux antipodes d’un art hors les murs ou grandeur nature. Cet art remarquable et pourtant invisible à l’œil nu invite alors à reconsidérer notre place dans l’espace et notre rapport à l’altérité. « Une œuvre d’art devrait toujours nous apprendre que nous n’avions pas vu ce que nous voyons » (Paul Valéry).

 

Louise Gaumé

Sources :
https://www.bbc.com/news/uk-england-dorset-58802201
https://www.slate.fr/story/157339/art-contemporain-koons-gigantisme
Iglika Christova, “Sous microscope, l’œuvre se dévoile”, Arts Hebdos Medias, publié le 14 mai 2018

A la découverte d’Arrietty : Le Petit Monde des Chapardeurs

En ce mois de décembre où les journées sont courtes et de plus en plus froides, rien de mieux que de rester sous la couette devant… un film ? Pour ce thème « Minuscule », l’occasion est parfaite pour mettre en avant nos personnages miniatures préférés, car être petit n’empêche pas d’accomplir de grandes choses ou bien de figurer parmi nos héros favoris. Si on se tourne vers l’Antiquité, la victoire de David sur Goliath l’illustre parfaitement ou même encore bon nombre de fables de La Fontaine telle que le Lion et le Rat. C’est notamment la fantasy qui a permis aux êtres de petite taille, qu’on intègre bien souvent sous la mention de « petit peuple », d’imprégner nos références littéraires et cinématographiques. Parmi les très nombreux films avec des héros minuscules, j’ai choisi aujourd’hui de vous parler d’un long métrage d’animation qui m’a particulièrement plu étant enfant et que je souhaite vous faire découvrir dans ce numéro : Arrietty : Le Petit Monde des Chapardeurs. Ce film n’est autre qu’une des nombreuses adaptations de la série de romans de l’autrice britannique Mary Norton, The Borrowers

Sorti en juillet 2010 au Japon et en janvier 2011 en France, Arrietty : Le Petit Monde des Chapardeurs se base sur un scénario écrit par l’iconique Hayao Miyazaki bien qu’une toute autre figure se soit occupée de sa réalisation : Hiromasa Yonebayashi. Né en 1973, Yonebayashi rejoint le Studio Ghibli en tant qu’intervalliste puis animateur sur de nombreux films emblématiques comme Le voyage de Chihiro, avant de devenir réalisateur en vue de lancer la nouvelle génération de réalisateurs du studio. Arrietty est donc son premier film. Malgré les difficultés de production et le retard conséquent dans la réalisation des plans, le film reste un succès récoltant un bon nombre de critiques positives et 145 millions de dollars au box-office.

Bien que je ne puisse que vous conseiller de regarder ce film, un petit résumé s’impose afin de vous remémorer quelques souvenirs ou bien de susciter suffisamment votre curiosité pour que vous ne puissiez plus attendre ! Arrietty est une jeune chapardeuse de 14 ans vivant avec ses parents, Poddo et Homily, dans une vieille maison de campagne à Koganei, dans la banlieue de Tokyo. Qu’est-ce qu’un chapardeur ? Rien d’autre qu’un petit être humanoïde d’une dizaine de centimètres qui habite dans les maisons des humains en « empruntant » le strict nécessaire pour survivre, tout en veillant à ne jamais entrer en contact avec les humains ou se faire repérer. Cela n’est pas sans compter sur l’arrivée de Shô, un jeune adolescent qui doit se reposer à la campagne chez sa grand-mère suite à des soucis de santé, qui découvre l’existence d’Arrietty, mettant en péril l’équilibre fragile de la vie des Chapardeurs. De là va naître une magnifique histoire d’amitié et d’amour entre ces deux individus, mais je ne vous en dirai pas plus afin de ne pas tout vous dévoiler !

Dans ce film d’animation, vous allez retrouver toutes les caractéristiques des films Ghibli : de la poésie, une nature verdoyante et une musique enivrante. D’ailleurs sur ce dernier point : cocorico ! La musique est composée par la chanteuse et musicienne bretonne Cécile Corbel, spécialiste de harpe celtique. Voilà une transition parfaite pour évoquer quelques références culturelles, d’abord occidentales mais aussi japonaises que l’on retrouve dans ce film.

Tout d’abord la figure même du chapardeur peut se rapprocher de l’univers du « petit peuple » déjà mentionné plus haut, composé de farfadets, de gnomes, de fées, de lutins… Ils forment d’ailleurs le fondement même de la fantasy et ne cesseront d’évoluer. Cependant, le chapardeur semble être un petit être à part entière et totalement inventé par Mary Norton : il a une allure humaine mais sans pouvoir magique particulier. Le lutin étant lié au foyer, il est certainement la créature la plus proche du chapardeur. Associé à la musique de Cécile Corbel, le monde développé dans Arrietty s’inscrit totalement dans les influences celtiques, d’ailleurs Yonebayashi a dit : « La fantasy est basée sur la culture celtique ».

 

Les « esprits du foyer » ont aussi une place prépondérante dans la culture japonaise avec les yokai ou encore les koropokkuru, des êtres de la mythologie aïnou, un peuple autochtone du nord du Japon, de croyance animiste où chaque élément de la nature a un kamuy, une sorte d’esprit. Ainsi on peut voir Arrietty comme une sorte de zashiki-warashi, un esprit du foyer symbolisant la pureté et la bonne fortune ou encore Spiller, un autre chapardeur du film, comme un kodama, un yokai vivant dans la forêt. Ces utilisations du folklore japonais ne sont pas évidentes ici mais tout de même possible car récurrentes dans l’œuvre de Miyazaki.

 

Pour conclure, ce film s’inscrit dans la ligne éditoriale des films Ghibli qui nous invitent à nous questionner sur la société dans laquelle on vit et sur ses diverses problématiques. Ici, l’univers anglais des livres est transposé dans une ville japonaise dans les années 2000, soit une époque contemporaine aux spectateurs au moment de sa sortie, dans le contexte de la crise de 2008. Miyazaki et Yonebayashi nous invitent à réfléchir ainsi : « L’ère de la consommation de masse approche de sa fin. Nous sommes dans une très mauvaise situation économique et l’idée d’emprunter plutôt que d’acheter illustre parfaitement la direction générale que prennent les choses. » Je vous laisse sur cette réflexion !

 

Raphaëlle Billerot–Mauduit

 

Sources :

TARDY, Jean-Mickaël, TURCOT, Laurent : L’Histoire nous le dira n° 233 : Arrietty : le monde secret, novembre 2022. URL : https://www.youtube.com/watch?v=5BcFAWYQYcI 

France culture, Hayao Miyazaki, génie de l’animation, 2020. URL : https://www.radiofrance.fr/franceculture/hayao-miyazaki-genie-de-l-animation-8044058 

Hommage au Studio Ghibli, les artisans du rêve. Editions Ynnis. 2022, 154p.

De l’esthétisation des maladies mentales dans les arts

J’ai suivi, de plus ou moins loin, les débats qui ont agité les spectateurs de la série Euphoria. Deux camps se sont peu à peu dessinés. D’un côté, les défenseurs fervents du divertissement – avec parmi eux des psychiatres – qui arguent de son utilité pour briser les tabous entourant la santé mentale. De l’autre, les critiques qui mettent en garde contre l’esthétisation à outrance et les dérives parfois mortelles qu’elle peut entraîner. L’ambiguïté va jusqu’aux propos mêmes de Zendaya, qui affirme que la série, figurant des adolescents joués par des acteurs trentenaires, est destinée uniquement à un public adulte. Parallèlement, une hotline a bien été mise en place par la série… à destination des adolescents. De la fiction pédagogique et briseuse de tabous, au récit trash et esthétisant destiné à nourrir les fantasmes et pulsions des adultes, il n’y a décidément qu’un pas.

Un an après la sortie de la saison 2, je ne vais pas chercher d’une quelconque manière à trancher le débat. Pour être tout à fait sincère, je n’ai pas vu Euphoria. Mais cette situation m’a conféré une position d’observatrice, qui m’a poussée à m’interroger. Y a-t-il, dans les arts, une esthétisation des maladies mentales ?

 

Premièrement, un petit point sur la maladie physique 

Le débat m’a immédiatement fait songer à mon projet de TPE (coucou les bacheliers d’avant 2020). J’avais voulu trouver des représentations artistiques de la maladie physique, qui ne soient cependant ni pathétiques, ni misérabilistes, ni réductrices. Et la moisson avait été bien maigre. J’avais pu tisser un intéressant parallèle entre certains tableaux de Frida Kahlo, et l’ouvrage Oscar et la dame rose, d’Éric-Emmanuel Schmitt. J’avais lorgné du côté des stoïciens, vers l’autoportrait de Goya avec son médecin… Mais je retrouvais systématiquement une vision pathétique, ou tellement centrée sur la maladie que l’être qui y était confronté semblait se dissoudre et se dérober derrière les dysfonctionnements de son corps. Clairement, si la vision positive de la personne malade était plus que marginale, nous n’en étions pas à esthétiser ses troubles. Mais pour la maladie mentale, c’est bien autre chose.

 

Esthétisation et XIXe siècle

Dès le XIXe siècle, l’âge où le concept moderne de maladie mentale naît peu à peu, les exemples qui permettent de constater une esthétisation sont nombreux. Un nombre étonnant de muses préraphaélites manifestent par exemple une santé mentale chancelante : Christina Rossetti est dépressive, Elizabeth Siddal souffre d’une grave addiction au laudanum, Rose La Touche et Sophie Gray décèdent de l’anorexie. Et les œuvres de Rossetti ou Millais exaltent de maigres sylphides souvent mélancoliques, parfois suicidées, à l’instar de la très célèbre Ophelia. L’esthétisme de ces tableaux est devenu tellement prégnant que la question de la santé mentale ne nous effleure même pas, encore moins devant ces personnages de fiction… et qui pourtant résonnent fortement avec la propre existence des modèles les incarnant.

Dante Gabriel Rossetti, Christina Rossetti dans un accès de colère, 1862, Wightwick Manor. Si son frère traite ici la scène sur le ton de l’humour, les colères de Christina Rossetti la poussaient parfois à la scarification. Crédit : B via Flickr

John Everett Millais, Sophie Gray, 1857, Los Angeles, Getty Museum. Crédit : Wikimedia Commons

John Everett Millais, Ophélie, 1851-2, Londres, National Gallery. Crédit : Wikimedia Commons

 

Même chose, au XIXe siècle, du côté de la France : que penser des tableaux de suicidées, produits entre 1880 et 1900, qui exaltent la figure de la « belle morte » ? Que penser aussi de la valorisation du spleen, des artistes fauchés par le « mal du siècle » ?  D’une toile telle « La mort de Chatterton » d’Henry Wallis, où le jeune poète, élégant mort, préfère le suicide à la faim et à l’échec ?

Santiago Rusiñol, La Morphine, 1894, Sitges, musée Cau Ferrat. Source : Wikimedia Commons. Un exemple d’addiction esthétisée par un artiste de passage, fasciné par la bohème montmartroise

L’exaltation de l’artiste marginal a été peu à peu forgée par les romantiques et les décadentistes, mais elle se poursuit parfois aujourd’hui, ce qui ne fait que renforcer la curiosité parfois morbide pour sa santé mentale, pour les liens tortueux entre folie et création. La volonté de vouloir disséquer la maladie mentale dans l’œuvre d’un artiste, jusqu’à vouloir la faire passer pour un élément de pop culture et pour un facteur de création et de génie, persiste à placer les personnes atteintes de ces troubles dans une situation de marginalité. Pire, elle contribue à mystifier les maladies, en inventant de nouveaux clichés et fantasmes.

 

Henry Wallis, La Mort de Chatterton, 1856, Tate Britain. Crédit : Wikimedia Commons

 

Et au XXe siècle, quelle esthétisation ?

 La littérature a dévoilé des mécanismes semblables. En 1979, Le Pavillon des enfants fous décroche un incroyable succès. Refusé par plusieurs éditeurs, le livre autobiographique de Valérie Valère dérange, car il décrit crûment les conditions d’internement d’une jeune fille atteinte d’anorexie. Aucune esthétisation donc a priori. C’est sans compter sur le public, qui est sans doute motivé à l’époque par une forme de curiosité morbide. Preuve en est que les livres suivants de Valérie Valère ne rencontreront jamais l’immense succès qui a entouré le Pavillon des enfants fous. Elle reste principalement dans l’imaginaire collectif, après sa mort à vingt-et-un ans, un jeune fille qui a témoigné de l’anorexie, bien plus que l’écrivain de talent qu’elle était pourtant devenue. C’est le même mécanisme qui se joue parfois dans le cadre de l’art brut. Jean Dubuffet a par exemple affirmé que l’artiste Aloïse Corbaz simulait sa schizophrénie pour se rendre marginale et pouvoir créer à l’abri du monde, ce qui la rangerait dans le vaste topos des créateurs maudits et incompris, tout en lui conférant une forme de normalité. L’esthétisation, parfois, semble surtout présente dans le regard du lecteur ou du spectateur.

 

Même les meilleures intentions féministes n’échappent pas toujours à ce prisme de lecture esthétisant. Beaucoup d’écrits autour de la sculptrice Camille Claudel abordent ainsi longuement le moment de son internement. Cet événement constitue un tournant essentiel dans la vie de l’artiste, notamment dans le cadre d’une exploration féministe de ses liens avec Auguste Rodin ou son frère Paul Claudel. Mais il n’en est pas moins celui où son inspiration artistique se tarit complètement, jusqu’à détruire certaines de ses oeuvres avant même son internement. La mise en valeur de Camille Claudel malade semble donc parfois un écran à la découverte de Camille Claudel artiste. Peut-on affirmer, comme cela a été proposé par une historienne de l’art sur France Culture, qu’ “être ce qu’elle est, c’est déjà de la folie ?” ? La maladie mentale et le statut d’artiste se trouvent encore une fois renvoyés dos à dos, avec une forme de délégitimation médicale.

Camille Claudel, Profonde pensée, 1898, Nogent-sur-Seine, musée Camille Claudel. Crédit : Wikimedia Commons

 

Un vaste champ de questionnements

 Pour ou contre Euphoria, force est de constater que représenter les maladies mentales dans un cadre artistique rend forcément tributaire de toute une chaîne de représentations. Force est de constater aussi que l’esthétisation est peu fréquente pour la maladie physique, mais beaucoup plus présente en ce qui concerne les troubles mentaux. J’aime par exemple souligner qu’une très célèbre « belle morte », l’Inconnue de la Seine, est possiblement décédée de la tuberculose et non d’un suicide, mais que le premier scénario n’a jamais connu une grande faveur.

Cela participe probablement de la délégitimation des troubles mentaux : esthétiser ce qui est simplement présenté comme un simple mal-être, c’est refuser son importance à la santé mentale, et rendre quasiment enviables les troubles mentaux.

 

Comment remédier au problème ?

Buste de Yannis Ritsos à Monemvasia (Grèce). Crédit : Wikimedia Commons

 

 Il existe pourtant peut-être une troisième voie. A ce titre, j’aime citer La Présence pure, du regretté Christian Bobin. Bref et lumineux, le texte explore tout en délicatesse la maladie d’Alzheimer, auquel est confronté le père de Bobin. On notera d’ailleurs, si la représentation de la maladie mentale n’est pas à l’origine chose fréquente, qu’elle l’est d’autant moins lorsqu’il s’agit de l’exposer dans le cadre de la vieillesse. J’ai encore retrouvé la même concision à la fois pudique, bienveillante et sans concession avec le recueil Le Chant de ma sœur, rédigé par le poète Yannis Ritsos pour sa sœur Loula, en proie à l’anorexie. Moins de fantasmes, plus de simplicité et de pudeur, c’est peut-être là la clé d’une représentation plus juste des maladies mentales, à la croisée entre pédagogie, respect et compréhension de l’autre.

 

 

 

Marie Vuillemin

Pour aller plus loin, et explorer précisément la question dans le domaine du cinéma, je renvoie à cet article d’Apolline Ingardia : http://www.cinepsis.fr/le-cinema-et-les-maladies-mentales-entre-spectaculaire-et-sensibilisation/

Accès à la licence Creative Commons 2.0 pour le copyright : https://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/2.0/

Test : Quel domaine scientifique êtes-vous ?

Sciences formelles (la logique, les mathématiques, les statistiques), naturelles (biologie, zoologie, écologie, génétique ou neuroscience) ou sociales (l’individu et la société) qu’est-ce qui vous correspond le mieux ?

Que vous soyez littéraires, économistes, ou encore matheux en perdition… n’hésitez pas à  voir quel domaine vous conviendrait le mieux ! (le mieux du pire)

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Exposition Evaristo Baschenis – Galerie Canesso

Evaristo Baschenis ? Ce nom ne vous dit peut-être encore rien. Voici donc l’occasion parfaite de le découvrir ainsi que quelques-unes de ses œuvres les plus remarquables grâce à l’exposition de la Galerie Canesso.

L’exposition Evaristo Baschenis s’inscrit dans la volonté de la galerie d’organiser tous les trois à quatre ans environ des expositions faites en collaboration avec des institutions italiennes et tout particulièrement cette année en éclairant un artiste encore très méconnu en France et jamais exposé sur notre territoire. Ainsi elle se démarque du cadre commercial de la galerie tout en gardant cette appétence pour l’Italie. En effet, la Galerie Canesso expose principalement des tableaux italiens de la Renaissance au baroque, le directeur étant lui-même italien. Vous avez jusqu’au 17 décembre pour saisir cette formidable occasion et vous laisser transporter dans l’œuvre et le style si caractéristiques de Baschenis, mais avant toute chose, laissez-nous vous en dire davantage sur cet artiste et susciter votre curiosité ! Continuer la lecture

Critique : Dinh. Q. Lê – Histoires morcelées

Crédit : Dinh. Q. Lê

Le fil de la mémoire et autres photographies – une exposition au musée du quai Branly du 8 février au 20 novembre 2022

 

Dinh. Q. Lê est un photographe né au Vietnam qui a étudié aux États-Unis où il vit et travaille aujourd’hui. Son œuvre se situe dans une zone poreuse entre l’histoire complexe de son pays natal et son parcours personnel au-delà les frontières. Le musée du quai Branly lui rend hommage lors de cette rétrospective qui met en scène ses recherches transdisciplinaires où l’image photographique est sans cesse « interrogée, découpée, transformée ». Ce parcours chronologique, concentré sur les quinze dernières années de la production de l’artiste, découvre la technique exceptionnelle du tissage de photographies.

 

« Trop souvent nous avons vu notre histoire racontée par d’autres que nous, ou mise de côté. » déclare Dinh. Q. Lê. Tel est le constat amer de l’artiste ayant choisi de replonger dans ce lourd passé pour le réécrire. En effet, ce plasticien hors norme instaure un dialogue entre le regardeur contemporain et sa mémoire la plus intime. Cette exposition nous raconte comment le vécu du déchirement d’un pays remonte le fil des générations à travers les corps et les mentalités.

 

Les images créées par Dinh. Q. Lê laissent une trace qui brouille les repères entre la vision, le souvenir et l’immédiateté. Le spectateur est ainsi projeté dans une zone hybride entre l’immatériel, le lointain et la présence physique vibrante et sombre de ces œuvres multiformes.

 

Au détour d’un couloir de l’exposition, nous rencontrons des nuées de confettis d’images photographiques qui flottent dans l’air. Il s’agit d’une « dérive dans les ténèbres » comme nous l’indique le titre A drift in darkness (2017). Ces tirages numériques sur papier Awagami bambou tissés sur une structure en rotin reprennent la technique du tissage d’images pour former un ensemble de trois nuages et rondes-bosses évoquant l’instabilité des réfugiés politiques ayant fui le Vietnam.

 

Les pérégrinations de l’artiste induisent ainsi une sorte de transcription dans le domaine tangible et concret des arts plastiques d’une identité en déshérence. Les réalisations de Dinh. Q. Lê sont des chimères, des personnages amphibies pris au piège dans un couloir sur les parois duquel se reflètent les échos lointains de la trame historique décousue du Vietnam.

 

Cambodia Reamker (2021), un tissage photographique monumental, entremêle le portrait d’une jeune victime du génocide cambodgien Tuol Song et des fresques du Palais royal de Phnom Penh, illustrant un poème épique traditionnel écrit entre 1500 et 600 avant notre ère. L’Ensemble est un tableau nébuleux et solennel où des temps distincts s’interpénètrent avec magie.

 

Les images sont déconstruites et reconstruites, traduisant la perpétuelle métamorphose des mémoires. Ces représentations d’une perception vagabonde nous transportent dans le cœur palpitant et douloureux d’une nation morcelée.

Elio Cuilleron

Saint Maximilien prêche aux edliens

(Cette interview date de 2009, publiée dans le deuxième numéro du Louvr’boîte et remise à l’honneur en ce mois de septembre après la nomination de Maximilien Durand au poste de conservateur du nouveau département des arts de Byzance et des Chrétientés d’Orient du musée du Louvre.)

 

Trois années dans le même amphithéâtre obscur, à discerner vaguement des silhouettes professorales se découpant sur d’immenses clichés. A écouter des voix surtout, qui défilent et enrobent un discours plus ou moins palpitant. Il y en a que l’on attrape au vol et que l’on retient. Ce timbre velouté par exemple qui, de Baouit à Byzance, nous entraina à travers les méandres d’une légende chrétienne peuplés de vierges folles, de païens concupiscents, et de saints débonnaires. Derrière la voix, l’homme : Maximilien Durand. Plutôt jeune. Plutôt charmant aussi. Et doté d’un charisme et d’une éloquence naturelle qui nous font oublier sa pauvreté capillaire.

Rencontre avec celui qui danse sur les ponts dans son bureau du musée des arts décoratifs. Un ange passe…

 

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

En fait, j’ai fait l’Ecole du Louvre, juste après le bac, premier et deuxième cycle, et en même temps j’ai fait une fac de lettres classiques à la Sorbonne. Ensuite j’ai fait un DEA à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. J’ai travaillé au Louvre pendant la muséo. J’avais été engagé au département égyptien à la section copte pour traduire des manuscrits coptes, dans la perspective de faire un catalogage exhaustif du fond de manuscrits, donc identification des textes, traduction, reconnaissance des manuscrits d’origine et des autres fragments dispersés dans les autres collections. Cela a duré pendant presque quatre ans.

Après, pendant un an, j’ai été commissaire d’une exposition qui a eu lieu à Rouen d’abord, puis à Roanne et enfin à l’Institut du Monde Arabe à Paris. Il y a eu un an de préparation intensive pour cette exposition qui s’appelait Egypte, la trame de l’histoire et qui présentait des textiles pharaoniques, coptes et islamiques.

Ensuite, j’ai travaillé quatre ans à l’Institut National du Patrimoine au département des restaurateurs. J’étais chargé de l’accompagnement pédagogique des étudiants de dernière année pendant leur mémoire, de suivre notamment tout le travail d’élaboration du mémoire depuis la mise en place du plan jusqu’au suivi bibliographique, relecture…J’étais chargé aussi de tout ce qui était production écrite des étudiants, donc tous les rapports de restauration qu’ils réalisaient au cours de leur scolarité.

Ensuite, j’ai travaillé deux ans comme directeur scientifique de Patrimoine Sans Frontière, qui est une ONG qui intervient dans les pays en sortie de crise, pour la restauration du patrimoine puisque le but de cette association est de considérer que le patrimoine est un moyen pour les nations qui ont subi des régimes politiques très douloureux, des catastrophes naturelles ou des guerres, de se reconstruire. Quand on a tout perdu, il reste le patrimoine, l’identité culturelle et si on laisse ça se perdre, les nations se retrouvent vraiment anéanties. Donc on intervient dans des régions comme l’Albanie, La Biélorussie, Madagascar, le Liban, le Cameroun…

Et depuis le mois de juin (2009), je suis responsable de tout ce qui est conservation préventive et restauration pour les quatre musées des Arts Décoratifs : le musée des Arts Décoratifs, le musée de la Mode et du Textile, le musée de la Pub et le musée Nissim de Camondo qui est le seul à ne pas être à Rivoli mais vers le Parc Monceau et qui est un hôtel particulier du début du XXe avec une énorme collection du XVIIIe.

Sinon, j’enseigne à l’Ecole depuis que j’ai 19 ans, d’abord comme chargé de TDO…

 

C’était une rumeur qui circulait, donc vous la confirmez ! Chargé de TDO à 19 ans c’est possible ?

En tout cas, c’était possible à l’époque ! J’ai fait des TDO pendant quelques années, j’ai fait aussi des TP pour le cours d’iconographie pendant deux ou trois ans et l’HGA depuis 8 ans.

 

Vous faisiez des TDO pour l’archéologie chrétienne et l’iconographie ?

Non, je ne faisais que les TDO d’archéologie chrétienne. Et j’ai suivi les deux cours organiques en tant qu’élève à l’Ecole et en plus, de l’épigraphie copte qui a fait que j’ai été engagé au Louvre.

 

Vous étiez donc en muséo à 19 ans…

Oui mais c’est logique, j’ai passé mon bac à 17 ans, je suis donc entré en première année à 17 ans, en deuxième année à 18 ans et en troisième année 19 ans. Et je n’avais pas encore 20 ans en entrant en quatrième année…

 

Logique peut-être mais ça sonne précoce quand même… (NdlR qui sont en 2e et 3e années à 20 ans…). Une question qui intéressera sans doute les élèves de l’Ecole : quel edlien étiez-vous ?

Alors, je n’étais pas le même edlien pendant les différentes années de ma scolarité. En première année j’étais un edlien un peu largué, très content d’être au Louvre, émerveillé par tout ce qu’on voyait, content d’aller dans les musées ; un peu intrigué par les collections d’antiquités nationales, un peu effrayé par les collections d’archéologie orientale, passionné par les collections antiques… Je me suis plutôt réveillé en fin d’année en me disant que c’était bien beau de profiter de toutes ces belles choses mais qu’il fallait peut-être aussi les assimiler. Et à partir du moment où j’ai compris qu’il fallait quand même bosser, je me suis mis à travailler beaucoup, et ce qui était vraiment un réel plaisir parce que ça me passionnait.

Après, en deuxième année, j’étais très investi mais pas forcément physiquement car je commençais un double cursus à la fac. J’essayais donc de jongler entre les deux, un peu rassuré par les résultats de première année qui n’avaient, finalement, pas trop mal marché. Puis en troisième année, j’étais plus du côté de la fac et donc moins physiquement à l’Ecole. Et en quatrième année, en muséologie, j’étais très content de découvrir les questions sur la conservation et la restauration que finalement je trouvais plus pertinentes que les questions de style… Et ça m’ouvrait des portes insoupçonnées ; portes que je commençais aussi à découvrir au Louvre puisque j’ai commencé à y travailler à ce moment là. Je travaillais dans les réserves, avec les restauratrices, de textiles notamment, et comme elles parlaient beaucoup en travaillant, je les faisais parler de leur travail. J’étais assez fasciné par tout ça. Je pense que c’est de là qu’est venue ma passion pour la restauration.

 

Et justement, pendant ce deuxième cycle, quel a été votre sujet de mémoire ?

J’ai choisi un sujet de mémoire qui essayait d’allier plusieurs de mes obsessions. J’étais inscrit en conservation préventive, restauration. Je voulais travailler sur de l’orfèvrerie, que ce soit religieux et si possible, qu’il y ait des reliques impliquées dans l’affaire. J’avais déjà une petite idée en tête, puisque j’avais très envie d’aller à la cathédrale de Troyes où j’étais sûr qu’il serait possible de retrouver un textile byzantin dont on parlait dans les textes et qui enveloppait les reliques de sainte Hélène d’Athyra rapportées de la IVe croisade. Un fragment avait échappé à la Révolution mais personne ne l’avait vu depuis. J’ai donc choisi un sujet qui était : « La conservation de l’orfèvrerie dans les trésors d’églises, les exemples des reliquaires en argent dans les cathédrales de Troyes et de Sens ». Cela m’a donc permis de faire ce que je voulais et d’obtenir l’autorisation d’ouvrir le reliquaire dans lequel était censé être ce tissu, et effectivement j’y ai trouvé un fragment de tissu de quelques centimètres avec un décor en fils d’or très exceptionnel d’époque Comnène.

Mais mon sujet traitait plus de la conservation préventive de l’argent et le problème que cela pose pour des objets qui sont à la fois des objets d’usage et des objets d’art puisque les reliquaires, notamment quand ils contiennent des reliques, sont toujours vénérés. Ils doivent donc être présentés non seulement au public mais aussi au fidèle qui le souhaiterait. Toute la problématique des trésors d’églises et leur mise en exposition m’a beaucoup intéressé, et celle du métal qui, par nature, se dégrade surtout dans une atmosphère changeante, peu contrôlée, comme c’est le cas dans les trésors églises qui sont généralement des espaces qui ont de grandes variations climatiques et d’hydrométrie…

 

Vous avez toujours été intéressé par l’enseignement ? Comment êtes vous devenu professeur d’HGA ?

Oui, l’enseignement m’intéressait et il se trouve que l’on m’a proposé d’enseigner à l’Ecole. J’ai pensé que c’était une grande chance d’autant que j’étais très jeune, donc je n’en menais pas très large au début ! D’ailleurs le premier groupe d’élève que j’ai eu en TDO ne m’a pas identifié comme étant le professeur quand je suis arrivé. J’ai dû leur montrer mon badge. J’étais très stressé ! Et à la fin quelqu’un est venu me voir en me disant que ce n’était pas la peine de stresser comme ça et que c’était très bien.  Je leur ai dit que c’était mon premier TDO et ils m’ont répondu « oui, on avait bien vu ! ».

En tout cas, je trouvais qu’enseigner à l’Ecole du Louvre, malgré des contraintes très grandes, c’est-à-dire étudier des périodes importantes sur des heures de cours restreintes, était un challenge très intéressant. Par ailleurs, essayer d’intéresser un amphi entier à une matière qui n’est pas forcément très connue est assez rock’n’roll au départ ! Mais j’aime bien les challenges en général !

 

Est-ce que vous trouvez que l’enseignement à l’Ecole a évolué entre le moment où vous étiez élève et aujourd’hui ?

L’enseignement, je ne sais pas. En tout cas, l’Ecole a beaucoup évolué, et en bien je trouve. Je suis représentant des professeurs au Conseil des Etudes et de la Recherche et j’essaye de dire à chaque fois à vos collègues délégués de vous dire que vous avez beaucoup de chance aujourd’hui ! Je trouve que l’Ecole a vraiment bien évolué, vous recevez un enseignement qui est peut-être plus complet que celui que nous recevions.

D’abord des cours ont été créés, et là je prêche un peu pour ma paroisse mais le cours d’iconographie n’existait pas par exemple, mais aussi les cours de techniques ou d’histoire des collections. Le fond a été donc très fortement remanié. Des enseignements se sont développés, je prêche encore une fois pour ma paroisse, mais ma matière, quand j’étais étudiant, c’était trois séances en première année pour faire tout l’art paléochrétien et tout l’art byzantin. Il y a plus de place accordée à cette matière, et à d’autres aussi ! Les liens avec l’étranger se sont vraiment développés. Les publications de l’Ecole s’ouvrent aussi de plus en plus aux étudiants, le travail des élèves est beaucoup plus valorisé.

Je crois que ce qui n’a pas changé c’est l’implication des professeurs. Quand on enseigne à l’Ecole, c’est qu’on aime la maison et qu’on travaille dans l’intérêt des élèves puisqu’on voit toujours des élèves motivés même si c’est une voie difficile avec peu de débouchés…

 

Merci de nous le rappeler…

Non mais je n’ai pas dit qu’il n’y avait pas de débouchés, seulement « peu » … Mais ça s’arrangera dans les années qui viennent ! Il faut espérer !

 

Il y a des professeurs que vous avez eu élève qui sont toujours présents à l’Ecole ?

Agnès Benoit, Danielle Elisseeff, Jean-Luc Bovot et j’en oublie probablement…

 

Comment votre regard sur eux a-t-il évolué en passant d’élève à professeur ?

Il a forcément évolué puisqu’ils sont devenus des collègues. Par exemple aux Arts Décoratifs, l’une des conservatrices qui a un bureau juste à côté de moi est Anne Forray-Carlier qui donnait les cours de XVIIIe quand j’étais élève. Evidemment je n’ai pas du tout les mêmes rapports avec elle aujourd’hui que quand j’étais étudiant. J’appréciais beaucoup ses cours et je l’apprécie beaucoup en tant que collègue. C’est la même chose pour Agnès Benoit, dont je reconnaissais la méthode et la rigueur et en tant que collègue elle est pareil, c’est quelqu’un avec qui il est agréable de travailler.

C’est le regard que l’on porte sur soi qui évolue plutôt que le regard qu’on porte sur l’autre. L’idée qu’on a de son professeur, même si elle est très lointaine et très fantasmée, est une idée qui va devenir plus objective avec le temps, mais qui reste la même dans les grandes lignes. C’est l’image qu’on a de soi au fur et à mesure qu’on se professionnalise qui évolue. Donc les rapports ne sont pas les mêmes.

 

Justement en parlant d’image, comment pensez-vous que les élèves vous perçoivent en cours ?

Je n’en sais rien du tout ! C’est plutôt à vous de me répondre !

 

Vous avez bien une petite idée ?

Non je ne sais pas… En fait je remarque une ou deux choses : il n’y a pas trop de chahut dans l’amphi, ce qui est plutôt bon signe. Après je ne fais que des apparitions éclaires à l’Ecole et puis, à vrai dire, ce n’est pas tout à fait la question qui me préoccupe. Ce qui m’intéresse, c’est de faire un cours que j’imagine être utile et pédagogique, dire l’essentiel dans le moins de temps possible, et essayer d’ouvrir des perspectives. Pour le cours d’icono, c’est d’essayer de montrer qu’une œuvre d’art se regarde de plusieurs façons différentes.

Après, ce qui m’intéresse est de savoir si ce discours à une portée. Cela, je le mesure avec les copies, et j’ai l’impression que les élèves jouent le jeu. Alors, ceux qui ne jouent pas le jeu, tant pis, c’est leur choix. Mais avec ceux qui jouent le jeu, le jouent vraiment, il y a vraiment un échange. Après vous dire comment ils me perçoivent, je n’en sais rien… Ce qui est sûr, c’est que quand je croise des anciens élèves, je ne me fais pas cracher dessus !

Mais j’entends quand même des choses, je sais que j’ai la réputation d’être sévère, je l’entends souvent. Sévère mais juste… j’espère !

 

Et votre point de vue là-dessus ? Vous pensez que vous êtes vraiment sévère ?

Non, je pense que je suis exigeant, ça c’est sûr ! Mais je me rends compte en jury qu’on est trois professeurs à avoir des notations qui sont toujours à peu près calées. On a quasiment toujours les mêmes avis sur les étudiants, sauf cas exceptionnel. Et effectivement, c’est une question d’exigence. Après, je pense que je pourrais être beaucoup plus laxiste, d’abord ça me prendrait moins de temps pour corriger les copies et j’en ai un certain nombre, puisque j’ai trois amphis entiers à corriger à chaque session, c’est donc beaucoup de temps. Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse.

J’envisage l’enseignement comme un échange, même s’il est bref. C’est donnant-donnant. J’essaye de faire un cours qui se tient, dans lequel il n’y pas trop d’erreur, qui donne une ligne et une structure. J’attends en face que les étudiants ne viennent pas les mains dans les poches, en imaginant qu’ils vont me la faire en racontant n’importe quoi. Moi aussi je peux faire ça, ne pas préparer mes cours, arriver et essayer de vous bluffer mais vous ne serez pas contents. C’est la même chose de mon côté. Et je pense que l’exigence est nécessaire surtout à un moment où, effectivement, les places sont un peu chères à l’issue.

L’Ecole prépare à différents cursus, mais quelque soit le métier qu’on choisit à l’issue de l’Ecole, c’est un métier où l’exigence va exister. Je pense que si on n’a pas envie de travailler, ce n’est pas la peine de persister, et autant le savoir dès la première année. Je suis donc généralement un peu plus sévère en première qu’en deuxième année. Puis parfois c’est simplement un coup de fouet, avoir une très mauvaise note en mai permet parfois de se réveiller en septembre et de repartir sur de bons rails. Par ailleurs j’essaye d’utiliser toute la gamme des notations, c’est-à-dire que, certes, je mets des 0,25 mais je mets aussi des 19,75 et je crois être un des seuls professeurs à le faire. En jury en tout cas, c’est toujours moi qui mets les notes les plus hautes. Quand je suis content, je vais au maximum de la notation possible, et quand je ne suis pas satisfait, je vais au minimum…

Je me fiche que vous reteniez une chronologie, sauf dans les grandes lignes, si vous faites des petites erreurs, ce n’est pas grave. Ce qui me déplaît fortement c’est de sentir qu’il n’y a pas de travail, qu’il n’y a pas eu l’effort de compréhension de la période. Je n’aime pas non plus le laxisme, quand l’expression française et l’orthographe sont vacillantes. Je ne parle pas des mots spécifiques où, là, je suis plus indulgent. Mais quand on confond des termes qui, pour moi, sont des termes, non pas propres à la discipline, mais du vocabulaire courant, ça m’énerve. Je pense qu’il y a des bases à acquérir quand on veut faire de l’histoire de l’art. Il faut savoir s’exprimer, avoir des bases de mythologie grecque et romaine, de culture religieuse… Quand on me dit que la Vierge est la femme du Christ, oui ça m’énerve ! Pas parce que c’est ma matière, mais parce que, dans l’absolu, c’est quelque chose que l’on devrait savoir.

 

Est-ce que vous pensez, vu que vous étiez élève il n’y a pas si longtemps, que le niveau s’est dégradé ou rehaussé, que les attentes sont différentes aujourd’hui ?

Je pense que les attentes sont différentes. Je ne dirais pas que le niveau s’est dégradé. Au contraire, je dirais qu’il y a une évolution vers le mieux en ce qui concerne l’expression et l’orthographe. En tout cas les dernières promos l’ont bien montrée.

Je pense aussi que la manière de travailler est différente. Il y a peut-être une recherche d’immédiateté plus grande aujourd’hui. Il y a moins d’analyse en profondeur, un peu plus de surface mais ça ne veut rien dire sur le plus ou moins bien de la démarche, simplement c’est une manière de travailler différente. Un certain nombre de facteurs sont en cause : à mon époque, on n’avait pas internet, on travaillait dans les livres… Donc forcément les choses changent et on le sent. Mais je ne dirais pas que ça se dégrade, loin de là !

 

On rentre plus dans les petits détails : tout le monde (ou presque) connaît la vertu de Théodora, d’autres anecdotes croustillantes sur ces personnages ?

Il y en a beaucoup ! Les saints notamment, sont des personnages assez drôles en général. C’est ce qui me plaît dans cette littérature là. C’est une littérature qui est généralement assez amusante, j’essaye d’en donner quelques exemples.

Il y avait un saint qui avait beaucoup d’humour : saint Philippe Neri, qui vivait au XVIe siècle au moment de la contre Réforme. Il est l’un des fondateurs de l’Oratoire qui est une forme de vie consacrée très différente de celle qu’on connaissait avant. Il vivait à Rome et assez vite sa réputation de sainteté est venue lui causer des soucis, puisqu’il était très humble bien sûr. Il ne voulait pas qu’on dise de lui qu’il était un saint, d’autant que quand il passait dans la rue, on disait « voilà le saint, voilà le saint », et les gens venaient le toucher. Cela le gênait beaucoup. Il a donc décidé de mettre un terme à cette réputation, en prenant une amphore de vin et il est allé se saouler sur la place du Panthéon, en public. Il est rentré chez lui à quatre pattes, ivre mort en chantant des chansons paillardes. Tout Rome l’a vu évidemment et pendant quelques semaines, on a arrêté de penser que c’était un saint et il a donc été tranquille. Mais c’est par humilité, bien sûr, qu’il s’est saoulé…

 

Justement, vous avez écrit un livre : Parfum de Sainteté (édition les Allusifs) avec une phrase au début du livre : « A Dieu plutôt qu’à ses saints ». Quel genre de relation avez-vous avec Dieu et avec la religion en général ?

Avec Dieu, j’ai la relation que doivent avoir les couples divorcés. On a du mal à vivre l’un avec l’autre mais l’un sans l’autre c’est difficile aussi. C’est à peu près comme ça que je résumerais ma relation à Dieu. En ce qui concerne la religion, je dirais que je trouve le phénomène religieux intéressant quel qu’il soit. Je trouve admirable que l’homme ait imaginé une transcendance, et voir quelles formes elle prend m’intéresse beaucoup. Mes recherches me poussent plus vers le phénomène chrétien parce que je trouve son système philosophique très bien conçu et intellectuellement très satisfaisant. Et je trouve que c’est l’un des systèmes qui permet une illustration qui a vraiment du sens. L’image chrétienne n’est jamais anodine et c’est ce qui m’intéresse, de voir ce que révèle l’image. L’idée que l’image est un autre langage me plaît beaucoup. C’est un langage qui est d’autant plus codifiée qu’on est dans un domaine qui n’est pas anodin, celui de la religion. Voilà ce qui explique que je me sois plus particulièrement intéressé à ça.

Par ailleurs, l’image chrétienne est très variée, parce que les saints sont très nombreux. Les scènes représentées le sont aussi donc il y a beaucoup de domaines de recherche. Je trouve également que les saints sont des personnages assez fascinants parce qu’on les présente, généralement, de manière lénifiante, un peu comme la statue de plâtre de sainte Thérèse avec des roses dans les bras et les yeux tournés vers le ciel alors qu’en réalité, ce sont des gens souvent assez durs et volontaires. Ce sont souvent des héros en fait, et ce côté héroïque me plaît assez. Ils font le choix d’avoir une vie hors du commun, parce qu’ils s’en sentent la force. C’est un orgueil démesuré, mais un orgueil qui est, finalement, contrôlé et qui se transforme en véritable humilité. Je trouve que c’est un parcours intéressant. Du coup ce sont des gens qui ont un regard sur le monde assez drôle et avec beaucoup d’humour….

Vous savez pourquoi sainte Rita est la patronne des causes désespérées ?

 

Euh…. Non.

 Parce qu’elle s’est mariée, elle a eu des enfants et quand elle a été veuve et que ses enfants furent élevés, elle a voulu entrer au couvent. Mais le couvent de sa ville natale n’acceptait que des vierges. Elle a donc été refusée. Quelques temps plus tard, dans le même couvent, elle a refait sa demande, on l’a refusée de nouveau, mais elle a dit être redevenue vierge. On lui a fait un examen et effectivement, elle était redevenue vierge. Voilà pourquoi elle est la patronne des causes désespérées…

L’Eglise a de l’humour en général

 

Après avoir sorti un livre, il paraitrait que vous êtes en train d’en écrire un autre ?

 Oui, il parait…

 

Qu’en est-il ? Quelques exclusivités pour les élèves de l’Ecole ?

 Il faut avoir le temps de s’asseoir pour écrire. Malheureusement ce n’est pas toujours le cas. Les idées ne sont pas très difficiles à avoir mais il faut du temps… Je suis en train de réfléchir à une histoire qui serait peut-être le mythe de Pygmalion et Galatée revisité. J’aime bien les détournements en général.

 

Vous parliez des saints capables de choisir d’avoir une vie hors du commun. Auriez-vous été capable de choisir ce type de vie ? De vivre en ermite par exemple ?

L’érémitisme peut être pas, mais le martyre probablement puisque j’enseigne à l’Ecole du Louvre. Je suis livré aux fauves très régulièrement !

Si vous aviez un supplice à choisir, ce serait les fauves ?!

Non quand même pas !

Je ne me sens pas appelé à la sainteté, c’est une vocation, et je ne l’ai pas. Il y a trop de choses dans le monde qui nous détournent de la sainteté ! Mais ça reste un phénomène intéressant.

 

Un lieu de retraite pour un anachorète ? Qu’on ne connaît peut-être pas ?

 La plateforme de l’Empire State Building. Il y a un côté sauvage, King Kong, tout ça… Puis on voit le monde et la Liberté n’est pas loin !

 

S’il n’y avait qu’une œuvre d’art en rapport à la foi chrétienne à sauver, laquelle choisiriez vous ?

 C’est une question terrible ! Je ne sais pas parce que les œuvres d’art sont intéressantes pour pleins d’aspect différents. Il y a des œuvres qui nous plaisent par goût, et je pense que ma sensibilité ne me conduirait pas vers l’art des catacombes ou vers l’art byzantin ; il y a les œuvres qui nous plaisent parce que le contexte est passionnant, et c’est plus dans ce cadre là que je m’inscris pour l’art paléochrétien et l’art byzantin ; il y a les œuvres dont les matériaux nous plaisent, là c’est la cas de l’orfèvrerie byzantine, je vois mal comment on peut rester insensible à cela ; il y a les œuvres qui nous intéressent pour leur iconographie et là je pourrais vous en citer des milliards ; celles qui nous intéresse parce qu’on a un rapport intime avec elle, parce que c’est celles qui nous ont conduits vers l’histoire de l’art ou qui nous ont forcées à nous poser des questions. Donc s’il fallait n’en garder qu’une ça serait une catastrophe ! Et jeter toutes les autres ce serait horrible ! Je ne peux pas réponde à ça !

 

Et au Louvre, une œuvre à sauver ? Et ne répondez pas celle la plus proche de la sortie !

Cela serait dans les grands chefs-d’œuvre j’imagine. Je vous ferais une réponse un peu idiote en vous disant que ça serait peut-être la galerie des Rubens parce que c’est une œuvre en plusieurs, donc ça permettrait d’en sauver plus d’un coup… Mais ça c’est pour la blague. S’il y en avait vraiment une à sauver au Louvre, je dirais sûrement La Mort de la Vierge du Caravage parce que c’est une œuvre polémique et qu’elle n’a pas fini de faire couler de l’encre

 

Sur les Ponts, On y danse, l’aventure continue ?

En fait, l’aventure n’est plus entre mes mains, le but n’était pas de faire ça pendant des années. Au départ, ce n’était pas du tout réfléchi. Ça l’est devenu un peu plus tard et le cycle a abouti avec Thriller qui était un peu à part puisqu’il y a vraiment du montage… Donc ce n’est plus le principe de base où c’était un one-shot avec un appareil photo numérique. Mon idée est allée jusqu’au bout, ma volonté maintenant c’est que ça continue mais sans moi. Le mouvement a commencé, on a vu des ponts du Vietnam, de Londres, d’Australie postés sur le groupe. C’est bien, c’est ça qu’on voulait, faire danser du monde, donc si ça continue c’est bien !

 

Pour terminer, un conseil que vous pourriez donner aux élèves pour les examens et leur vie professionnelle ?

Ne vous dispersez pas. Pour les examens, n’imaginez pas que l’on cherche à vous piéger, ni moi, ni mes collègues n’avons cette idée en tête. Dites-vous bien que c’est beaucoup plus agréable pour nous de lire une copie satisfaisante que l’inverse. On vous pose généralement des questions qui sont assez faciles à anticiper si on est attentif au cours. J’annonce généralement les sujets d’examens pendant le cours. Quand je dis « si cette œuvre tombait en cliché, voilà ce qu’il conviendrait de dire… », en général c’est cette œuvre qui va tomber en cliché. Par ailleurs, j’ai quelques automatismes dans les sujets d’examens qui sont assez faciles à repérer en regardant les annales. Je ne prends vraiment pas les gens au piège, et mes collègues font pareil. Soyez donc concentrés sur le discours que vous avez entendu en cours.

Essayez aussi de l’étoffer un peu avec des lectures, histoire de vous forger une opinion. Allez à l’essentiel, on ne vous demandera jamais de retenir des dimensions, ce qu’on vous demande surtout c’est de ne pas dire d’aberrations. Quand vous ne savez pas, ne dites pas, parce que c’est l’horreur et qu’on le repère assez vite.

Enfin le plus important est de fréquenter les œuvres. Profitez de votre scolarité parce que vous avez beaucoup de chance d’être dans un lieu aussi merveilleux et dans une école pareille. Profitez de la gratuité dans les musées et faites vous plaisir ! Puis, si les révisions sont un véritable calvaire, demandez-vous si c’est vraiment votre voie… Je n’ai pas dit, si les révisions sont un effort, il y a toujours un effort même dans les choses qui font plaisir mais si c’est un vrai calvaire, alors ce n’est peut-être pas la bonne voie. En tout cas, ça ne doit pas être vécu comme tel, ce serait dommage.

Pour la vie professionnelle, ne vous laissez pas déprimer par les sirènes qui vous disent que vous n’y arriverez pas, qu’il n’y a pas de place, pas de métiers, que c’est la crise, que c’est l’horreur… Ce n’est pas tout à fait vrai. Il y a de la place pour ceux qui sont malins et qui le veulent. A partir du moment où vous savez où vous allez, tout est possible ! Ayez du courage, car ce sont des métiers passionnants mais qui ont aussi leurs revers. On parlait de vocation tout à l’heure, je pense que s’en est une de devenir historien de l’art, sous quelque forme que ce soit.

 

Une question que vous auriez aimé que l’on vous pose ?

« Votre pauvreté capillaire, choix ascétique ou contrainte naturelle ? ». Ce à quoi j’aurais pu vous répondre, c’est un choix bien sûr, pour que l’auréole s’y pose plus facilement.

 

 

Merci à Maximilien Durand pour avoir pris le temps de répondre à nos questions.

 

Propos recueillis par Margot Boutges et Anabelle Pegeon

Crédit images : Aurélie Deladeuille

Sofiya Pauliac : Ukrainian vanity

Lundi 28 mars. 14 : 44.

J’ai du mal à me l’avouer mais la guerre fait désormais partie du quotidien. Je ne passe plus autant de temps à scruter l’écran de mon téléphone ou à allumer la télévision chaque soir pour écouter le journal. Mais où est-ce que l’on en est ? il se passe tant, sans que l’on ait l’impression qu’il se passe quoi que ce soit. 

Tout se détruit sous nos yeux, les hôpitaux, les écoles, les aéroports, les habitations. Je préfère me réfugier dans mes souvenirs, qui eux, demeurent intacts et lumineux. J’ai grandi avec mes grand-parents jusqu’à mes cinq ans et nous avions des routines qui m’amusent encore aujourd’hui. Je me rappelle qu’en rentrant de la maternelle avec ma grand-mère, mon grand-père nous attendait déjà attablé, tenant, dans une main un couteau et dans l’autre, une gousse d’ail entamée. La scène était complétée par les écailles d’ail parsem ées sur le bord du meuble. C’était son rituel. Tous. Les. Soirs. Il me faisait toujours rire quand, toujours à table, au moment des repas, il était le premier servi, et le temps que mon assiette soit préparée, il avait déjà englouti la moitié de son assiette. Alors, comme a chaque fois, je lui demandais « Pourquoi manges-tu aussi vite ? », ma grand-mère, lassée de cette même question qui revenait à chaque fois, répondait à sa place « C’est parce qu’il était à l’armée, ils n’avaient jamais le temps là-bas ».

 Ah, cette grand-mère, une vraie marraine fée ; elle cherchait constamment à me faire plaisir, me cuisinait des crêpes, des tartines grillées avec du fromage et un chocolat chaud ; voilà ce qui m’attendait après le lever chaque matin. La nourriture à la maternelle faisait légèrement moins rêver…entre les pâtes au lait et le pain desséché, le choix était dur à faire. 

Je lui en veux de m’avoir arraché cette belle image que j’ai de mon pays, je lui en veux d’avoir réduit ces souvenirs vivants à des ruines, je ne retrouverai plus ces endroits tels qu’ils étaient. 

La guerre nous paraissait lointaine, que ce soit géographiquement ou historiquement. C’est considéré comme appartenant au passé, comme des erreurs faites par nos ancêtres que nous ne pourrions plus refaire ; car nous avons la chance de regarder l’histoire avec du recul et de réfléchir avant de prendre des décisions qui toucheraient le monde entier. On se disait que personne ne voulait revenir aux temps de l’Union soviétique. On se trompait. 

Mes parents ont vécu pendant cette période, ils m’en parlent peu, sauf quand je leur pose des questions concrètes. Ils me disent de me méfier de ce que j’ai pu lire dans mes manuels de collège, car la période des années 70-80 correspond à un certain relâchement au niveau des interdictions. Mais ils se rappellent que même enfants, on leur disait de ne faire confiance à personne. Chaque mouvement et chaque parole était pesé et contrôlé. On ne pouvait pas envisager l’acte de prier, ni d’entrer dans une église. A la place, ma mère priait avec sa famille en secret. Chaque dimanche matin, ils se coiffaient, s’habillaient en chemises brodées, cueillaient des fleurs du jardin, et, une fois assis en cercle, on allumait la radio pour écouter la liturgie.

Quand ils me racontent ces bribes de leurs vies qui me paraissent si lointaines et inconnues, je me rends compte que je ne les connais pas aussi bien que je le pensais. 

Cette méfiance des informations subsiste pourtant. Lorsque j’ai débuté mes recherches concernant l’histoire de mon pays, j’ai été rapidement confrontée à des problèmes. Le seul livre en français sur l’histoire complète de l’Ukraine que j’aie pu trouver en librairie s’est avéré truffé de fautes. Dès la première page, il y eut une erreur. Elle concernait l’origine linguistique du mot « Ukraine ». le livre disait que l’appellation venait des mots ou – qui signifie « à, près de » – et de kraina – qui signifie « territoire » – le tout voulant dire « territoire au bord », le territoire au bord d’un autre. Cela aurait été donné par les Russes, par dédain envers leur voisin ukrainien. Mais cela est complètement faux. C’est l’explication qui avait été donnée par les Soviétiques pendant l’URSS. 

Le mot « Ukraine » vient tout simplement de kraina qui veut dire « territoire » certes, mais aussi « vaste plaine » ; et c’est bien un nom que se sont donné les Ukrainiens eux-mêmes. Je n’en veux pas aux écrivains de ce livre, il est malheureusement très difficile de trouver les bonnes informations concernant l’histoire de l’Ukraine et j’en ai moi-même fait les frais au cours de mes recherches. 

Il faut rester vigilant à la désinformation et aux intox, qui sont nombreux, à travers l’histoire, et aujourd’hui plus encore. 

Si vous êtes intéressé par l’histoire de l’Ukraine, je vous conseille vivement de jeter un œil aux ouvrages de Iaroslav Lebedynsky (archéologie et histoire), Iryna Dmytrychyn (qui a traduit de nombreux romans ukrainiens) et au livre De la « Petite-Russie » à l’Ukraine de Mykola Riabtchouk (qui explique l’origine du conflit russo-ukrainien).

Sofiya Pauliac

Sofiya Pauliac

Mardi 15 mars 2022. 10 :05. La journée débute de la même manière que depuis ces dernières semaines : dès le réveil, je scrute les dernières informations pour savoir ce qui a pu se passer pendant la nuit.
L’Ukraine est mon pays d’origine, ma patrie, la terre que mes ancêtres ont foulé, la terre où les générations se sont succédées, où ma famille vit encore.
Je ne vais pas parler de politique, ni expliquer ce qui peut se passer en ce moment-même à deux mille kilomètres de là d’où j’écris, je ne peux que parler de ma propre expérience et de mon ressenti en tant qu’immigrée ukrainienne en France.
Je suis née en Ukraine et j’ai eu la chance d’y passer mon enfance, j’en garde des souvenirs précieux et très nostalgiques. Je me rappelle des promenades en automne où l’on rassemblait les feuilles mortes pour en faire des bouquets, des balades en luge avec mon grand-père et même de certaines journées de maternelle. Nous avions des goûters assez atypiques : des pâtes au lait ou de la kacha de différentes sortes – bouillie de sarrasin, de millet ou d’avoine ; que l’on appelait « kacha Heraclès » quand on y ajoutait des fruits secs et des noix – que l’on mangeait après la sieste quotidienne. A l’époque, l’heure de la sieste parassait plus de l’ordre de la punition. Une salle pleine de petits lits d’enfants était consacrée à ce temps calme. Mes animatrices étaient très strictes et nous obligeaient a nous endormir dans la position « adéquate » : les deux mains rassemblées – la même position que pour faire une prière – étaient placées sous la joue droite et la position du corps devait suivre. Je m’endormais rarement et je passais surtout l’heure à observer mes camarades qui soient avaient peur d’ouvrir les yeux, soit faisaient les clowns ; une fois, un garçon, Pavlo, avait décidé de se rebeller. Il s’était levé de son lit en sursaut pour essayer de se faufiler par une des petites fenêtres. Inutile de préciser qu’il a finit sa sieste au coin.
Mais je me souviens aussi de la Révolution Orange, des rassemblements dans ma ville les soirs d’hiver où tout le monde portait des écharpes et des drapeaux oranges, levait sa bougie et chantait à tue-tête « Yushchenko tak », une chanson consacrée au futur président, censé remettre le pays dans le droit chemin.
J’ai quitté mon pays peu de temps après avec mes parents, en mars 2005, direction Paris, ils souhaitaient m’offrir plus d’opportunités et un avenir, que je n’aurais pas pu avoir en Ukraine.
Moi je voyais les choses d’une façon plus innocente, je ne voyais pas les difficultés ni les problèmes, je voyais ça comme un long voyage de Kyiv, en passant par l’Autriche et la Pologne pour arriver a Paris. Mon enfance a été remplie de mes souvenirs de l’Ukraine et j’ai rapidement été propulsée sur le devant de la scène au sein du Centre ukrainien de Paris où je chantais des chansons ukrainiennes tous les mercredis. Mon pays ne m’est jamais sorti de l’esprit ni du cœur, dès que j’avais l’occasion d’en parler, je le faisais. Durant ma scolarité, lorsqu’on était amené à faire un exposé je choisissais toujours l’Ukraine et sa culture. En fin de primaire, j’étais même venue en costume traditionnel en proposant des petits gâteaux typiques que ma mère avait passé la veille à préparer.
J’étais en 3e lorsque la guerre a éclaté dans le Donbass, je ne comprenais pas encore très bien les choses et je ne savais pas trop quoi penser, ma famille a toujours été dans les Carpates ce qui fait que je ne minquiétais pas vraiment pour eux. Cependant lorsque je suis revenue pour la première fois – comme tous les étés – depuis le début de la guerre chez moi, les gens étaient différents, quelque chose avait changé dans leur attitude et dans leur perception de l’avenir qui les attendait.
J’ai commencé à poser des questions sensibles à ma famille bien plus tard, et je me suis rapidement rendue compte que j’ignorais beaucoup de choses sur l’histoire de mon pays mais aussi sur l’histoire de ma propre famille. Il y avait beaucoup de non-dits – et pour des raisons bien compréhensibles – comme sur le destin de certains de mes ancêtres, des résistants au régime stalinien qui ont été exécutés pour trahison et en guise de punition, la maison familiale a été rasée et les parents de ceux- ci furent envoyés en Sibérie. Combien d’histoires me reste-t-il encore à découvrir ?
J’ai su assez vite au sujet du Holodomor, le génocide des ukrainiens de 1933 orchestrée par Staline ayant fait plus de 5 millions de morts, mais aussi de la chasse et torture des intellectuels et artistes ukrainiens des années 1960 dans le but d’effacer la culture et la mémoire ukrainienne.

Mais aujourd’hui la situation est différente. Les événements récents m’ont frappé plus forts que les dernières fois. Les émotions diverses que je ressens se contredisent : un mélange de frustration et d’impuissance – de ne rien pouvoir faire d’ici pour l’Ukraine – ,de culpabilité – d’avoir quitté mon pays – ,mais aussi de fierté d’être ukrainienne et de pouvoir compter sur toutes les personnes qui défendent courageusement le territoire chaque jour et qui ne comptent pas s’arrêter de si tôt. Pourtant, j’ai peur, peur de ne pas pouvoir y retourner, ou pire encore; d’y revenir mais de ne plus retrouver la maison de mon enfance dans le même état que j’ai pu la laisser. Serais-je capable de reconnaitre ces lieux ? Ces gens ? Est-ce que l’air sera le même ? et les montagnes ? les rivières ?
Malgré tous ces sentiments, j’entends ces derniers jours mon pays qui m’appelle de plus en plus fort, qui ne m’abandonnnera pas et que je n’abandonnerais pas non plus : « Chante mes chansons, apprends mes histoires, lis mes poèmes, danse quand tu entends ma mélodie mais ne me pleure pas ».
Une Table-ronde sera organisée à l’Ecole le mardi 29 mars et consistera en une présentation de l’histoire, archéologie et traditions ukrainiennes, suivie d’un débat et se finira par une approche musicale ainsi qu’une petite exposition. Venez nombreux, votre présence est déjà une lutte contre l’oubli.

Sofiya Pauliac