« Il faut faire comprendre au visiteur que l’image est puissante » : interview de Maximilien Durand

A l’occasion de sa récente nomination au musée du Louvre, M. Maximilien Durand a accepté d’accorder une interview au Louvr’Boîte. Préparez-vous pour une plongée dense et instructive au coeur du futur département des Arts de Byzance et des Chrétientés en Orient !
Le Louvr’Boîte vous avait déjà interviewé en 2009, M. Maximilien Durand. Notre première question sera donc : que s’est-il donc passé professionnellement pour vous durant ces treize années ? 

Il s’est passé plusieurs choses. A l’époque je travaillais aux Arts Décoratifs où j’étais en charge de la conservation préventive pour les quatre musées des Arts Décoratifs. J’ai quitté cette institution en 2011 pour diriger le musée des Tissus et des Arts Décoratifs de Lyon et j’y suis resté pendant six ans. Ensuite j’ai fait un bref passage dans la maison Dior car je désirais comprendre le fonctionnement d’une maison de couture de l’intérieur, particulier et bien différent de celui des musées. J’y travaillais comme responsable de la conservation du fonds historique. Enfin j’ai travaillé à Paris Musées comme directeur adjoint des collections et de la recherche des quatorze musées de la ville de Paris.

Votre parcours semble très axé autour du textile. Est-ce voulu ? 

Oui. C’est mon domaine de spécialité. Je suis venu à Byzance par le textile et au textile par Byzance. Cependant, l’origine commune de cette passion, c’est le culte des saints et en particulier des reliques qui étaient entourées de textiles et qui, pour la période médiévale, provenaient souvent de Byzance. Continuer la lecture

Micro art : des œuvres minuscules hors-normes

Une micro-sculpture de Willard Wigan. Crédits : toybot studios via Flickr, Licence CC 2.0

Minuscule”, emprunté au latin minusculus, signifie “un peu plus petit”  (par opposition à “majuscule”). Ce terme qualifie alors quelque chose de petite taille, aux dimensions restreintes. Dans l’art, il est aisé de rapprocher ce terme de la tradition médiévale de la miniature, une image peinte avec minutie participant à l’enluminure d’un manuscrit. Au XVIIème siècle, le terme “miniature” renvoie également à l’art de reproduire, sur une petite surface, le portrait d’une personne et pouvait orner des objets personnels. Dans la perspective des arts du “minuscule”, on voit se développer, à la fin du XXème siècle, un art microscopique dit “micro art” : une forme d’art où les peintures et les sculptures sont créées à une échelle beaucoup plus petite que la norme habituelle. Les œuvres du micro art sont réalisées à l’aide de microscopes ou d’outils de chirurgie oculaire. Cette pratique minutieuse exige de déployer un effort démesuré pour parvenir à créer des œuvres tenant dans le chas d’une aiguille. Cette production repose sur une grande discipline du corps, de l’esprit – les artistes aspirant à des défis monumentaux de performance.

 

Production actuelle : des grands noms du micro art en Angleterre 

 

Willard Wigan. Crédit : Wikimedia Commons, licence CC 2.0

Graham Short, né  en 1946, est  aujourd’hui considéré comme l’un des micro-artistes les plus talentueux au monde. Dans sa jeunesse, il travaille dans l’imprimerie et apprend la gravure sur cuivre. Puis il se consacre à la pratique artistique : il est notamment parvenu à graver « Nothing is Impossible » sur le tranchant d’une lame de rasoir traditionnelle. Il écrit à ce sujet : “ I just wanted to prove to myself it could be done and that although I considered it to be impossible, it wasn’t” (https://www.graham-short.com/)

Un autre artiste britannique peut être cité : Willard Wigan, né en 1957, réalise quant à lui des sculptures micro-miniatures. Pour donner un ordre de grandeur, une sculpture de Wigan peut mesurer moins de 0,005 mm. En 2007, l’artiste a d’ailleurs été  reconnu par le Guinness World Records pour avoir créé la plus petite sculpture du monde (elle mesurait approximativement la taille d’un globule humain).

 

“Je voulais montrer au monde que les choses les plus petites peuvent avoir le plus grand impact”, Willard Wigan 

 

Inspiré par Willard Wigan, qu’il découvre via un programme télévisé, l’artiste David A. Lindon, né en 1977, travaille principalement la question de la reproduction en micro-formats. Il réduit notamment à une échelle microscopique le Cri de Munch, la Jeune Fille à la perle de Vermeer, la Fille au ballon de Banksy, La Nuit étoilée et les Tournesols de Van Gogh. Une pratique exigeante dont témoigne l’artiste : “Je dois ralentir ma respiration (pour stabiliser mes mains) et maintenir mon rythme cardiaque aussi bas que possible. Un simple battement de mon pouls peut anéantir des mois de travail.” Ces œuvres, dont le coût s’élève aujourd’hui à plus de 10 000 dollars, ont récemment été exposées au Lighthouse Media Centre (“A New Beginning”, Wolverhampton, 2021). Pour apercevoir les œuvres, des microscopes sont mis à la disposition du public. Le spectateur investit alors une position active, allant lui-même à la rencontre ou plutôt à la recherche de l’œuvre. Le micro art joue ainsi sur l’appréhension rétinienne : ici, l’œuvre, dont la vocation est d’être vue, n’est pas visible au premier abord.

 

Exposition des sculptures de Willard Wigan, à Debenhams, en 2008. Crédits : Pete Ashton via Flickr, licence CC 2.0

 

Ainsi, le micro art se démarque du paysage contemporain actuel, très marqué par la question du gigantisme (cf. sculptures et installations surdimensionnées, Monumenta Grand Palais ou encore Turbine Hall de la Tate Modern). Ou comme c’était déjà le cas avec le land art au siècle précédent – où les paysages deviennent les supports même de la création. Le micro art apparaît donc comme une pratique singulière, aux antipodes d’un art hors les murs ou grandeur nature. Cet art remarquable et pourtant invisible à l’œil nu invite alors à reconsidérer notre place dans l’espace et notre rapport à l’altérité. « Une œuvre d’art devrait toujours nous apprendre que nous n’avions pas vu ce que nous voyons » (Paul Valéry).

 

Louise Gaumé

Sources :
https://www.bbc.com/news/uk-england-dorset-58802201
https://www.slate.fr/story/157339/art-contemporain-koons-gigantisme
Iglika Christova, “Sous microscope, l’œuvre se dévoile”, Arts Hebdos Medias, publié le 14 mai 2018

A la découverte d’Arrietty : Le Petit Monde des Chapardeurs

En ce mois de décembre où les journées sont courtes et de plus en plus froides, rien de mieux que de rester sous la couette devant… un film ? Pour ce thème « Minuscule », l’occasion est parfaite pour mettre en avant nos personnages miniatures préférés, car être petit n’empêche pas d’accomplir de grandes choses ou bien de figurer parmi nos héros favoris. Si on se tourne vers l’Antiquité, la victoire de David sur Goliath l’illustre parfaitement ou même encore bon nombre de fables de La Fontaine telle que le Lion et le Rat. C’est notamment la fantasy qui a permis aux êtres de petite taille, qu’on intègre bien souvent sous la mention de « petit peuple », d’imprégner nos références littéraires et cinématographiques. Parmi les très nombreux films avec des héros minuscules, j’ai choisi aujourd’hui de vous parler d’un long métrage d’animation qui m’a particulièrement plu étant enfant et que je souhaite vous faire découvrir dans ce numéro : Arrietty : Le Petit Monde des Chapardeurs. Ce film n’est autre qu’une des nombreuses adaptations de la série de romans de l’autrice britannique Mary Norton, The Borrowers

Sorti en juillet 2010 au Japon et en janvier 2011 en France, Arrietty : Le Petit Monde des Chapardeurs se base sur un scénario écrit par l’iconique Hayao Miyazaki bien qu’une toute autre figure se soit occupée de sa réalisation : Hiromasa Yonebayashi. Né en 1973, Yonebayashi rejoint le Studio Ghibli en tant qu’intervalliste puis animateur sur de nombreux films emblématiques comme Le voyage de Chihiro, avant de devenir réalisateur en vue de lancer la nouvelle génération de réalisateurs du studio. Arrietty est donc son premier film. Malgré les difficultés de production et le retard conséquent dans la réalisation des plans, le film reste un succès récoltant un bon nombre de critiques positives et 145 millions de dollars au box-office.

Bien que je ne puisse que vous conseiller de regarder ce film, un petit résumé s’impose afin de vous remémorer quelques souvenirs ou bien de susciter suffisamment votre curiosité pour que vous ne puissiez plus attendre ! Arrietty est une jeune chapardeuse de 14 ans vivant avec ses parents, Poddo et Homily, dans une vieille maison de campagne à Koganei, dans la banlieue de Tokyo. Qu’est-ce qu’un chapardeur ? Rien d’autre qu’un petit être humanoïde d’une dizaine de centimètres qui habite dans les maisons des humains en « empruntant » le strict nécessaire pour survivre, tout en veillant à ne jamais entrer en contact avec les humains ou se faire repérer. Cela n’est pas sans compter sur l’arrivée de Shô, un jeune adolescent qui doit se reposer à la campagne chez sa grand-mère suite à des soucis de santé, qui découvre l’existence d’Arrietty, mettant en péril l’équilibre fragile de la vie des Chapardeurs. De là va naître une magnifique histoire d’amitié et d’amour entre ces deux individus, mais je ne vous en dirai pas plus afin de ne pas tout vous dévoiler !

Dans ce film d’animation, vous allez retrouver toutes les caractéristiques des films Ghibli : de la poésie, une nature verdoyante et une musique enivrante. D’ailleurs sur ce dernier point : cocorico ! La musique est composée par la chanteuse et musicienne bretonne Cécile Corbel, spécialiste de harpe celtique. Voilà une transition parfaite pour évoquer quelques références culturelles, d’abord occidentales mais aussi japonaises que l’on retrouve dans ce film.

Tout d’abord la figure même du chapardeur peut se rapprocher de l’univers du « petit peuple » déjà mentionné plus haut, composé de farfadets, de gnomes, de fées, de lutins… Ils forment d’ailleurs le fondement même de la fantasy et ne cesseront d’évoluer. Cependant, le chapardeur semble être un petit être à part entière et totalement inventé par Mary Norton : il a une allure humaine mais sans pouvoir magique particulier. Le lutin étant lié au foyer, il est certainement la créature la plus proche du chapardeur. Associé à la musique de Cécile Corbel, le monde développé dans Arrietty s’inscrit totalement dans les influences celtiques, d’ailleurs Yonebayashi a dit : « La fantasy est basée sur la culture celtique ».

 

Les « esprits du foyer » ont aussi une place prépondérante dans la culture japonaise avec les yokai ou encore les koropokkuru, des êtres de la mythologie aïnou, un peuple autochtone du nord du Japon, de croyance animiste où chaque élément de la nature a un kamuy, une sorte d’esprit. Ainsi on peut voir Arrietty comme une sorte de zashiki-warashi, un esprit du foyer symbolisant la pureté et la bonne fortune ou encore Spiller, un autre chapardeur du film, comme un kodama, un yokai vivant dans la forêt. Ces utilisations du folklore japonais ne sont pas évidentes ici mais tout de même possible car récurrentes dans l’œuvre de Miyazaki.

 

Pour conclure, ce film s’inscrit dans la ligne éditoriale des films Ghibli qui nous invitent à nous questionner sur la société dans laquelle on vit et sur ses diverses problématiques. Ici, l’univers anglais des livres est transposé dans une ville japonaise dans les années 2000, soit une époque contemporaine aux spectateurs au moment de sa sortie, dans le contexte de la crise de 2008. Miyazaki et Yonebayashi nous invitent à réfléchir ainsi : « L’ère de la consommation de masse approche de sa fin. Nous sommes dans une très mauvaise situation économique et l’idée d’emprunter plutôt que d’acheter illustre parfaitement la direction générale que prennent les choses. » Je vous laisse sur cette réflexion !

 

Raphaëlle Billerot–Mauduit

 

Sources :

TARDY, Jean-Mickaël, TURCOT, Laurent : L’Histoire nous le dira n° 233 : Arrietty : le monde secret, novembre 2022. URL : https://www.youtube.com/watch?v=5BcFAWYQYcI 

France culture, Hayao Miyazaki, génie de l’animation, 2020. URL : https://www.radiofrance.fr/franceculture/hayao-miyazaki-genie-de-l-animation-8044058 

Hommage au Studio Ghibli, les artisans du rêve. Editions Ynnis. 2022, 154p.

De l’esthétisation des maladies mentales dans les arts

J’ai suivi, de plus ou moins loin, les débats qui ont agité les spectateurs de la série Euphoria. Deux camps se sont peu à peu dessinés. D’un côté, les défenseurs fervents du divertissement – avec parmi eux des psychiatres – qui arguent de son utilité pour briser les tabous entourant la santé mentale. De l’autre, les critiques qui mettent en garde contre l’esthétisation à outrance et les dérives parfois mortelles qu’elle peut entraîner. L’ambiguïté va jusqu’aux propos mêmes de Zendaya, qui affirme que la série, figurant des adolescents joués par des acteurs trentenaires, est destinée uniquement à un public adulte. Parallèlement, une hotline a bien été mise en place par la série… à destination des adolescents. De la fiction pédagogique et briseuse de tabous, au récit trash et esthétisant destiné à nourrir les fantasmes et pulsions des adultes, il n’y a décidément qu’un pas.

Un an après la sortie de la saison 2, je ne vais pas chercher d’une quelconque manière à trancher le débat. Pour être tout à fait sincère, je n’ai pas vu Euphoria. Mais cette situation m’a conféré une position d’observatrice, qui m’a poussée à m’interroger. Y a-t-il, dans les arts, une esthétisation des maladies mentales ?

 

Premièrement, un petit point sur la maladie physique 

Le débat m’a immédiatement fait songer à mon projet de TPE (coucou les bacheliers d’avant 2020). J’avais voulu trouver des représentations artistiques de la maladie physique, qui ne soient cependant ni pathétiques, ni misérabilistes, ni réductrices. Et la moisson avait été bien maigre. J’avais pu tisser un intéressant parallèle entre certains tableaux de Frida Kahlo, et l’ouvrage Oscar et la dame rose, d’Éric-Emmanuel Schmitt. J’avais lorgné du côté des stoïciens, vers l’autoportrait de Goya avec son médecin… Mais je retrouvais systématiquement une vision pathétique, ou tellement centrée sur la maladie que l’être qui y était confronté semblait se dissoudre et se dérober derrière les dysfonctionnements de son corps. Clairement, si la vision positive de la personne malade était plus que marginale, nous n’en étions pas à esthétiser ses troubles. Mais pour la maladie mentale, c’est bien autre chose.

 

Esthétisation et XIXe siècle

Dès le XIXe siècle, l’âge où le concept moderne de maladie mentale naît peu à peu, les exemples qui permettent de constater une esthétisation sont nombreux. Un nombre étonnant de muses préraphaélites manifestent par exemple une santé mentale chancelante : Christina Rossetti est dépressive, Elizabeth Siddal souffre d’une grave addiction au laudanum, Rose La Touche et Sophie Gray décèdent de l’anorexie. Et les œuvres de Rossetti ou Millais exaltent de maigres sylphides souvent mélancoliques, parfois suicidées, à l’instar de la très célèbre Ophelia. L’esthétisme de ces tableaux est devenu tellement prégnant que la question de la santé mentale ne nous effleure même pas, encore moins devant ces personnages de fiction… et qui pourtant résonnent fortement avec la propre existence des modèles les incarnant.

Dante Gabriel Rossetti, Christina Rossetti dans un accès de colère, 1862, Wightwick Manor. Si son frère traite ici la scène sur le ton de l’humour, les colères de Christina Rossetti la poussaient parfois à la scarification. Crédit : B via Flickr

John Everett Millais, Sophie Gray, 1857, Los Angeles, Getty Museum. Crédit : Wikimedia Commons

John Everett Millais, Ophélie, 1851-2, Londres, National Gallery. Crédit : Wikimedia Commons

 

Même chose, au XIXe siècle, du côté de la France : que penser des tableaux de suicidées, produits entre 1880 et 1900, qui exaltent la figure de la « belle morte » ? Que penser aussi de la valorisation du spleen, des artistes fauchés par le « mal du siècle » ?  D’une toile telle « La mort de Chatterton » d’Henry Wallis, où le jeune poète, élégant mort, préfère le suicide à la faim et à l’échec ?

Santiago Rusiñol, La Morphine, 1894, Sitges, musée Cau Ferrat. Source : Wikimedia Commons. Un exemple d’addiction esthétisée par un artiste de passage, fasciné par la bohème montmartroise

L’exaltation de l’artiste marginal a été peu à peu forgée par les romantiques et les décadentistes, mais elle se poursuit parfois aujourd’hui, ce qui ne fait que renforcer la curiosité parfois morbide pour sa santé mentale, pour les liens tortueux entre folie et création. La volonté de vouloir disséquer la maladie mentale dans l’œuvre d’un artiste, jusqu’à vouloir la faire passer pour un élément de pop culture et pour un facteur de création et de génie, persiste à placer les personnes atteintes de ces troubles dans une situation de marginalité. Pire, elle contribue à mystifier les maladies, en inventant de nouveaux clichés et fantasmes.

 

Henry Wallis, La Mort de Chatterton, 1856, Tate Britain. Crédit : Wikimedia Commons

 

Et au XXe siècle, quelle esthétisation ?

 La littérature a dévoilé des mécanismes semblables. En 1979, Le Pavillon des enfants fous décroche un incroyable succès. Refusé par plusieurs éditeurs, le livre autobiographique de Valérie Valère dérange, car il décrit crûment les conditions d’internement d’une jeune fille atteinte d’anorexie. Aucune esthétisation donc a priori. C’est sans compter sur le public, qui est sans doute motivé à l’époque par une forme de curiosité morbide. Preuve en est que les livres suivants de Valérie Valère ne rencontreront jamais l’immense succès qui a entouré le Pavillon des enfants fous. Elle reste principalement dans l’imaginaire collectif, après sa mort à vingt-et-un ans, un jeune fille qui a témoigné de l’anorexie, bien plus que l’écrivain de talent qu’elle était pourtant devenue. C’est le même mécanisme qui se joue parfois dans le cadre de l’art brut. Jean Dubuffet a par exemple affirmé que l’artiste Aloïse Corbaz simulait sa schizophrénie pour se rendre marginale et pouvoir créer à l’abri du monde, ce qui la rangerait dans le vaste topos des créateurs maudits et incompris, tout en lui conférant une forme de normalité. L’esthétisation, parfois, semble surtout présente dans le regard du lecteur ou du spectateur.

 

Même les meilleures intentions féministes n’échappent pas toujours à ce prisme de lecture esthétisant. Beaucoup d’écrits autour de la sculptrice Camille Claudel abordent ainsi longuement le moment de son internement. Cet événement constitue un tournant essentiel dans la vie de l’artiste, notamment dans le cadre d’une exploration féministe de ses liens avec Auguste Rodin ou son frère Paul Claudel. Mais il n’en est pas moins celui où son inspiration artistique se tarit complètement, jusqu’à détruire certaines de ses oeuvres avant même son internement. La mise en valeur de Camille Claudel malade semble donc parfois un écran à la découverte de Camille Claudel artiste. Peut-on affirmer, comme cela a été proposé par une historienne de l’art sur France Culture, qu’ “être ce qu’elle est, c’est déjà de la folie ?” ? La maladie mentale et le statut d’artiste se trouvent encore une fois renvoyés dos à dos, avec une forme de délégitimation médicale.

Camille Claudel, Profonde pensée, 1898, Nogent-sur-Seine, musée Camille Claudel. Crédit : Wikimedia Commons

 

Un vaste champ de questionnements

 Pour ou contre Euphoria, force est de constater que représenter les maladies mentales dans un cadre artistique rend forcément tributaire de toute une chaîne de représentations. Force est de constater aussi que l’esthétisation est peu fréquente pour la maladie physique, mais beaucoup plus présente en ce qui concerne les troubles mentaux. J’aime par exemple souligner qu’une très célèbre « belle morte », l’Inconnue de la Seine, est possiblement décédée de la tuberculose et non d’un suicide, mais que le premier scénario n’a jamais connu une grande faveur.

Cela participe probablement de la délégitimation des troubles mentaux : esthétiser ce qui est simplement présenté comme un simple mal-être, c’est refuser son importance à la santé mentale, et rendre quasiment enviables les troubles mentaux.

 

Comment remédier au problème ?

Buste de Yannis Ritsos à Monemvasia (Grèce). Crédit : Wikimedia Commons

 

 Il existe pourtant peut-être une troisième voie. A ce titre, j’aime citer La Présence pure, du regretté Christian Bobin. Bref et lumineux, le texte explore tout en délicatesse la maladie d’Alzheimer, auquel est confronté le père de Bobin. On notera d’ailleurs, si la représentation de la maladie mentale n’est pas à l’origine chose fréquente, qu’elle l’est d’autant moins lorsqu’il s’agit de l’exposer dans le cadre de la vieillesse. J’ai encore retrouvé la même concision à la fois pudique, bienveillante et sans concession avec le recueil Le Chant de ma sœur, rédigé par le poète Yannis Ritsos pour sa sœur Loula, en proie à l’anorexie. Moins de fantasmes, plus de simplicité et de pudeur, c’est peut-être là la clé d’une représentation plus juste des maladies mentales, à la croisée entre pédagogie, respect et compréhension de l’autre.

 

 

 

Marie Vuillemin

Pour aller plus loin, et explorer précisément la question dans le domaine du cinéma, je renvoie à cet article d’Apolline Ingardia : http://www.cinepsis.fr/le-cinema-et-les-maladies-mentales-entre-spectaculaire-et-sensibilisation/

Accès à la licence Creative Commons 2.0 pour le copyright : https://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/2.0/

RECETTE : les bombes de chocolat chaud

 

Les expériences scientifiques ne sont pas votre tasse de thé ? Il n’y a aucun problème et vous pouvez même épater votre entourage sans avoir à vous casser la tête tout en vous faisant plaisir. 

Les journées raccourcissent et le froid gagne petit à petit votre appartement. Pour cela, rien de tel qu’une bonne tasse de chocolat chaud pour se remonter le moral après une longue journée remplie de cours d’HGA. 

Voici une petite recette toute sympathique et amusante : les bombes de chocolat chaud. Et rassurez-vous, il n’y a pas besoin d’être Einstein pour y arriver !

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Drôles d’images scientifiques : croiser l’estampe et la science au XVIe siècle

Pour ce numéro Science, le Louvr’Boîte vous propose un petit partenariat avec le compte Instagram de la spé Estampe, l’Art sous Presse (@l_art_sous_presse). Laissez-vous guider dans les méandres des estampes scientifiques du XVIe siècle !

 

Les estampes dans les ouvrages scientifiques

Lorsqu’un problème scientifique nous paraît suffisamment abscons ou difficile pour n’y rien comprendre, on a souvent le réflexe de chercher sur Internet ou sur Youtube une explication plus détaillée pour tenter d’appréhender différemment les choses. Ces autres types de médiations scientifiques passent souvent par des représentations imagées pour faciliter la compréhension scientifique du problème posé. En posant ses idées sur une feuille blanche de façon efficace, on arrive à se mettre les idées au clair.

Planche Anatomie, encyclopédie de Diderot et d’Alembert, premier volume des planches d’illustration, 1762

Les Anciens étaient déjà au fait de cette nécessité, en témoigne l’omniprésence des images dans les ouvrages depuis la période antique. Tout le monde connaît probablement les grandes planches illustrées de l’encyclopédie de Diderot et d’Alembert qu’on nous montre si régulièrement à l’École du Louvre pour nous parler des techniques de création (eh oui, mais ici c’est de l’anatomie !), mais il ne faut pas oublier que les premières illustrations scientifiques étaient d’abord faites à la main.

Le XVIe siècle va donc cependant apporter une nouveauté d’importance dans le domaine de l’édition scientifique : l’image gravée et imprimée, d’abord gravée sur bois puis très rapidement sur cuivre. Le basculement de ces dessins manuscrits vers cette technique d’impression qui permet de démultiplier les exemplaires facilite grandement la diffusion européenne de la connaissance. C’est un des facteurs qui participe véritablement au développement du courant humaniste de l’Italie à l’Allemagne.

Le premier problème des techniques du bois et de la gravure au burin sur cuivre, c’est qu’elles nécessitent une formation à l’art de graver que nos humanistes européens du XVIe siècle n’ont que rarement. Aussi il est encore assez rare avant la deuxième moitié du XVIe siècles de trouver des traités illustrés (par des gravures) et écrits par une même personne. Cette disjonction entre d’un côté le contenu textuel et scientifique et les images qui peuvent être insérées dans les ouvrages donne parfois d’étonnants (voire détonnants) décalage à nos yeux aujourd’hui.

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Test : Quel domaine scientifique êtes-vous ?

Sciences formelles (la logique, les mathématiques, les statistiques), naturelles (biologie, zoologie, écologie, génétique ou neuroscience) ou sociales (l’individu et la société) qu’est-ce qui vous correspond le mieux ?

Que vous soyez littéraires, économistes, ou encore matheux en perdition… n’hésitez pas à  voir quel domaine vous conviendrait le mieux ! (le mieux du pire)

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Cinq cabinets de curiosité à visiter !

Vous êtes fascinés par les papillons, cornes de narval, limules et autres bizarreries ? Par les musées aussi, j’imagine ? Une fois n’est pas coutume, pour ce numéro Science, la rédaction se plonge dans le patrimoine scientifique, technique et naturel (#INPmylove). C’est parti pour un petit top des cabinets de curiosités les plus intéressants à visiter ! 

 

1)    Le plus ancien : le cabinet Bonnier de la Mosson

Ce nom titille votre oreille ? C’est normal. C’est la preuve que vous avez bien suivi vos cours d’histoire des collections, dont le premier évoquait brièvement cet incroyable cabinet (#Mardrusintheair). En 1726, le baron Joseph Bonnier de la Mosson fait aménager dans son hôtel parisien neuf grands cabinets en enfilade. Embryon de tatou, poissons volants, cires anatomiques et athanors se succèdent, et sont admirés par des visiteurs de toute l’Europe. Gersaint en fait même un catalogue ! Le baron décède en 1745, mais Buffon a la lumineuse idée d’acheter cinq des armoires-cabinets pour le Jardin du Roi. Elles sont aujourd’hui présentées dans la bibliothèque du Muséum d’Histoire Naturelle, garnies de divers animaux naturalisés. Allez jeter un œil à ce cabinet témoin du siècle des Lumières !  

 

Un petit before/after du cabinet, avec une vue actuelle d’une des armoires versus une représentation par Jacques de Lajoüe en 1734 (Blessington, Irlande). Crédit : Wikimedia Commons

 

2)    Le plus caché : le musée d’Histoire de la Médecine

Voici un autre nom qui vous parle peut-être. Ce petit musée, rattaché à l’Université Paris-Cité, n’est en effet pas très éloigné de l’École. Sous un éclairage zénithal (toujours #Mardrusintheair), vous découvrirez une impressionnante collection, qui s’est constituée dès le XVIIIe siècle sous l’égide du doyen Lafaye. Le musée vous fera découvrir les kits à trépanation, les premiers stéthoscopes du docteur Laënnec, les écorchés d’anatomie… et même des instruments ayant servi à opérer Louis XIV. Mention spéciale pour une table offerte à Napoléon III par un médecin italien, formée entre autres de cervelles, foies et poumons, et ornée d’un pied humain pétrifié. Mais si, mais si. Courez découvrir ce très riche musée, si vous ne le connaissez pas encore !

 

Petite vue des vitrines, composées chacunes telles des cabinets érudits, dans cet incroyable bâtiment. Crédit : Emile Barret via Wikimedia Commons.

 

3)    Le plus éclectique : le cabinet du musée de Picardie (Amiens)

Si l’exposition Muséosciences s’est achevée le 6 novembre au musée de Picardie, le patrimoine naturel a bien sa place dans les collections permanentes de l’établissement. Lors de sa récente rénovation, le musée a réfléchi au devenir de son importante collection d’histoire naturelle. Solution trouvée : créer un grand cabinet de curiosités moderne, pour y exposer des animaux naturalisés, coquillages ou fossiles. Et Amiens a bel et bien une tradition historique des cabinets : d’autres objets exposés dans ce meuble sont issus de la collection de curiosités de l’ancienne abbaye Saint-Jean des Prémontrés. Si vous voulez ouvrir des tiroirs, dire bonjour à un tatou empaillé, et passer des émaux vénitiens aux céramiques post-palisséennes, rendez-vous à Amiens !

 

Au hasard du cabinet, un tatou empaillé !

 

4)    Le plus poétique : le musée des Papillons (Saint-Quentin)

Saint-Quentin est un important foyer art déco, et son musée abrite une riche collection du pastelliste de La Tour (les spé dessin, petite pub en cadeau). Mais Saint-Quentin, c’est aussi un autre musée, dédié aux papillons. Natif de la ville, Jules Passet lui lègue en 1912 ses dizaines de milliers d’insectes : le musée expose aujourd’hui environ 11 000 papillons venus des quatre continents ! Pour le plaisir des yeux, les animaux sont présentés pour certains dans leurs meubles d’origine, d’élégants cabinets en bois sombre à multiples tiroirs tout à fait instagrammables… D’autres spécimens sont présentés entre deux vitres de plexiglas, ce qui permet de les admirer de face et de dos. De quoi se perdre dans les ailes d’un beau monarque bleu !

 

 

 

5)    Le plus high-tech : la Chambre des Visiteurs à Rouen

Et si les visiteurs créaient leur propre cabinet de curiosités ? Depuis 2016, c’est le pari des musées de Rouen, à travers l’opération “La Chambre des Visiteurs”. Chaque année, il est possible pour le public de choisir une quinzaine d’objets tirées des réserves, qui seront réunis pendant plusieurs mois pour une éphémère exposition, très proche d’un cabinet de curiosités. Depuis le 15 octobre, les votes sont ouverts pour meubler le cabinet 2023, autour du thème « A table ! ». A la rédaction, on a un petit faible pour le plat d’Iznik, la bolée de cidre de Flaubert, et le squelette de langoustine… Mon cœur de spé arts décoratifs vous recommande aussi l’assiette trompe-l’œil ornée d’œufs en faïence ! Pour voter, c’est par ici : https://lachambredesvisiteurs.com

 

Marie Vuillemin

Entomologie et art : les insectes, ces drôles de petites bêtes

J’adore les insectes. Ce petit peuple fascinant aux capacités physiques plus qu’extraordinaires (vous êtes capable, vous, de vous jeter d’une hauteur qui équivaut à 100 fois la vôtre et d’être encore parfaitement en vie ? Ou de porter 1000 fois votre poids ? Je ne crois pas, non). Je les trouve tellement mal aimés que je veux aujourd’hui leur donner leurs lettres de noblesse et tenter de vous faire aimer les insectes et leurs particularités géniales à travers leur symbolique et présence dans l’art (Je vais rester fidèle stricto-sensu au terme d’entomologie qui désigne « l’étude scientifique des insectes » donc rassurez-vous pour les plus arachnophobes d’entre vous, on ne parlera ni d’araignée, ni de scorpion aujourd’hui) !

  • Ursule, la libellule

Notre amie la libellule, toute jolie qu’elle est, est pourtant symbole de péché, notamment dans les natures mortes nordiques baroques. Mais pourquoi est-elle emblème du mal, à l’instar de la mouche ? Il faut remonter le temps et aller chercher dans la mythologie germanique, l’association des libellules à la déesse de l’amour, Freyja. Puis, lors de la christianisation, elles sont réutilisées comme symbole du diable en lui attribuant faussement un dard et tout cela pour lutter contre la paganisation. Ainsi, les libellules sont craintes dans beaucoup de traditions populaires : elles sont surnommées « marteaux du diable » en wallon par exemple mais aussi « papillons d’amour » en savoyard. En effet, en Savoie, un dicton veut que si l’on rapporte une libellule à la maison et qu’elle meurt avant l’arrivée, c’est un mauvais présage d’amour. Ainsi, la libellule est tantôt associée à l’amour, tantôt au mal qui lutte contre les forces du bien.

Je sors ma science : Il est possible que les différentes croyances associant la libellule et l’amour viennent de l’observation du mode de reproduction de cet insecte. En effet, lors de l’accouplement les libellules créent une très jolie forme que l’on nomme « cœur copulatoire ». En fait, le mâle saisit la femelle au niveau du thorax avec ses pinces pour bien la maintenir pendant l’acte puis la femelle place son pore génital au niveau des organes reproducteurs mâles. Le tout forme un cœur (un peu dessiné par un enfant de maternelle mais bon c’est l’intention qui compte). Certaines espèces peuvent même s’envoler dans cette position si elles sont dérangées au cours de l’accouplement. Peut être que cette forme fascinante a intrigué nos ancêtres jusqu’à les laisser penser que la libellule était un envoyé de l’amour !

 

Ici, un exemple de cœur copulatoire entre deux libellules. Le mâle est en vert et la femelle en bleu. Joli mariage de couleurs !

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Exposition Evaristo Baschenis – Galerie Canesso

Evaristo Baschenis ? Ce nom ne vous dit peut-être encore rien. Voici donc l’occasion parfaite de le découvrir ainsi que quelques-unes de ses œuvres les plus remarquables grâce à l’exposition de la Galerie Canesso.

L’exposition Evaristo Baschenis s’inscrit dans la volonté de la galerie d’organiser tous les trois à quatre ans environ des expositions faites en collaboration avec des institutions italiennes et tout particulièrement cette année en éclairant un artiste encore très méconnu en France et jamais exposé sur notre territoire. Ainsi elle se démarque du cadre commercial de la galerie tout en gardant cette appétence pour l’Italie. En effet, la Galerie Canesso expose principalement des tableaux italiens de la Renaissance au baroque, le directeur étant lui-même italien. Vous avez jusqu’au 17 décembre pour saisir cette formidable occasion et vous laisser transporter dans l’œuvre et le style si caractéristiques de Baschenis, mais avant toute chose, laissez-nous vous en dire davantage sur cet artiste et susciter votre curiosité ! Continuer la lecture