Ek°Phra°Sis : murmures de paysages

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Âmes immuables aux confins des landes d’émotions, l’art de savoir exprimer les passions ou les douleurs demeure toujours une croisade pour les artistes aussi bien que pour nous autres, pauvres mortels. Comme un parfum du passé dansant à la cimaise de notre cœur ou la chatoyante mélodie d’un rire s’élevant un jour de fête, les événements et péripéties de notre destin sont toujours difficiles à dépeindre par des mots. Comment avouer l’inavouable ? Comment révéler des sphères de timide bonheur dans un limpide théâtre de lumière ?

L’enchantement est certain, quelques personnes en ont su apprivoiser le charme… par les fleurs ! Quoi de mieux que ces êtres sereins ourlés de dentelles colorées et de soieries fragiles pour dire à ceux que nous aimons ou dédaignons les choses qui refusent de franchir le seuil de nos mots ? Certaines personnes garderont les fleurs pour cristalliser le souvenir de l’être cher. Comment ne pas sourire en voyant ma mère dans notre jardin s’émerveiller devant la floraison des dahlias, fleurs que son regretté père adorait planter dans ses allées quand elle était petite… Comment ne pas savourer encore plus l’instant quand on sait que le dahlia signifie dans le langage des fleurs « Ton amour fait mon bonheur», comme si ma mère adressait une secrète lettre florale à mon grand-père disparu ?

Asseyons-nous un moment, timides lecteurs, dans les jardins de nos émotions les plus éclatantes comme les plus inavouées. À l’image de ma mère, il est fort probable que vous-mêmes ayez dans votre existence ressenti de telles émotions sans savoir les exprimer avec poésie, force et courage. Laissez-vous alors guider par les palpitations des pétales et plongez dans l’art du langage des fleurs, ekphrasis à la fois terrestre et délicate.

Pierre- Gustave STAAL - Félix et Henriette se promenant le long de l'Indre, gravure de 1871 - Domaine public

Pierre- Gustave STAAL – Félix et Henriette se promenant le long de l’Indre, gravure de 1871 – Domaine public

Dans Le Lys dans la Vallée qu’il fait paraître pour la première fois en 1836, Honoré de Balzac, fidèle amoureux incontesté de la Touraine, fait rencontrer sur les terres de la vallée de l’Indre qu’il chérit, le timide Félix de Vandenesse et la pure Henriette de Mortsauf. Le jeune homme, depuis sa plus tendre adolescence, voue une secrète passion, innocente et réservée à la douce châtelaine, déjà épouse et mère. Il la compare par ailleurs tout au long du roman à un lys. La blancheur de cette fleur révèle toute la pureté, la noblesse d’âme spirituelle et la tendresse maternelle de cette femme qui souffre tant intérieurement sans jamais pourtant le montrer. Balzac peint dans ce roman son amour de jeunesse pour Laure de Berny dans leur chère Touraine et c’est à travers ses mots qu’il la retrouve. Afin de déclarer sa timide passion à sa bien-aimée, Félix part alors cueillir chaque jour des fleurs afin de composer des bouquets, des tableaux floraux à la comtesse qui seule saura comprendre le message d’amour qu’ils délivrent :

« Aucune déclaration, nulle preuve de passion insensée n’eut de contagion plus violente que ces symphonies de fleurs, […]. Madame de Mortsauf  n’était plus qu’Henriette à leur aspect. Elle y revenait sans cesse, elle s’en nourrissait, elle y reprenait toutes les pensées que j’y avais mises, quand pour les recevoir elle relevait la tête de dessus son métier à tapisserie en disant: ―Mon Dieu, que cela est beau ! Vous comprendrez cette délicieuse correspondance par le détail d’un bouquet, comme d’après un fragment de poésie vous comprendriez Saadi. Avez-vous senti dans les prairies, au mois de mai, ce parfum qui communique à tous les êtres l’ivresse de la fécondation, qui fait qu’en bateau vous trempez vos mains dans l’onde, que vous livrez au vent votre chevelure, et que vos pensées reverdissent comme les touffes forestières ? […] Mettez dans un bouquet ses lames luisantes et rayées comme une robe à filets blancs et verts, d’inépuisables exhalations remueront au fond de votre cœur les roses en bouton que la pudeur y écrase. […] Au-dessus, voyez […] les pyramides neigeuses du paturin des champs et des eaux, la verte chevelure des bromes stériles, les panaches effilés de ces agrostis nommés les épis du vent ; violâtres espérances dont se couronnent les premiers rêves et qui se détachent sur le fond gris de lin où la lumière rayonne autour de ces herbes en fleurs. […] Du sein de ce prolixe torrent d’amour qui déborde, s’élance un magnifique double pavot rouge accompagné de ses glands prêts à s’ouvrir, déployant les flammèches de son incendie au- dessus des jasmins étoilés et dominant la pluie incessante du pollen, beau nuage qui papillote dans l’air en reflétant le jour dans ses mille parcelles luisantes ! Quelle femme enivrée […] ne comprendra […] cette blanche tendresse troublée par des mouvements indomptés, et ce rouge désir de l’amour qui demande un bonheur refusé dans les luttes cent fois recommencées de la passion contenue, infatigable, éternelle ? Mettez ce discours dans la lumière d’une croisée, afin d’en montrer les frais détails, les délicates oppositions, les arabesques, afin que la souveraine émue y voie une fleur plus épanouie et d’où tombe une larme ; elle sera bien près de s’abandonner, il faudra qu’un ange ou la voix son enfant la retienne au bord de l’abîme. »

La nature soupire et s’exhale dans la tendresse de Félix qui fait refléter dans ses

Dessin de bleuets - Anna Aubourg

Anna Aubourg – Bleuets

bouquets son innocente passion à la belle comtesse. Leurs promenades dans la vallée, contée avec une tendre poésie dans les chapitres de Balzac, révèlent toute l’ampleur de leurs émotions sur les sentiers fleuris des bords de l’Indre. Le paysage état d’âme s’y forge, s’y mêle, s’y déploie et s’y enivre avec délicatesse. C’est cette atmosphère que le graveur Pierre-Gustave Staal essaie ainsi de recréer dans ses dessins du Lys dans la Vallée, qu’il est chargé d’illustrer pour l’édition de 1871.

Aquarelle de coquelicots - Mauricette Denois

Mauricette Denois – Coquelicots

Si les artistes utilisent les fleurs pour s’exprimer, par un bleuet étoilé révélant l’amour timide mais fidèle ou par un fragile coquelicot gardien d’une éternelle passion à protéger, d’autres encore emploient plus largement toute la nature et tous les paysages pour métamorphoser leurs émotions. Quittons la douce vallée de l’Indre pour gagner les contrées paisibles et authentiques des Pays-Bas… Les paysages nordiques ont toujours eu leurs plus fervents admirateurs, louant l’usage de l’huile pour de merveilleux reflets et vaporeuses légèretés nordiques. En 1638, Rembrandt quitte ses autoportraits et gravures pour peindre son Pont de pierre, conservé aujourd’hui au Rijksmuseum à Amsterdam. La scène a priori baignant dans la quiétude de bateliers voguant sous un pont, se retrouve insidieusement en tension avec la nature l’entourant. L’orage approchant et la vive lumière dorée amenant l’arbre de l’arrière-plan en principal sujet, rappelle les êtres pris dans les bourrasques de l’existence qui parfois malmènent. Les nuages d’un gris profond, le pont semblant s’incliner le long de l’eau, le bain de lumière traversé par un vent plus soutenu amènent ainsi l’astucieux mélange de plus d’une émotion qui parlera différemment à chaque observateur de la toile. Or, ce paysage est une imagination de Rembrandt car les ponts en pierre ne sont que dans les villes alors que celui peint se trouve en pleine campagne. Le peintre y aurait-il inscrit ses invisibles sentiments du moment ?

 

Imprégnés de cette vision changeante, il est temps de vous proposer une ekphrasis terrestre face à cette nature hollandaise.

 

REMBRANDT - Paysage avec un pont de pierre - 1638 - Domaine Public

REMBRANDT – Paysage avec un pont de pierre – 1638 – Domaine Public

 

Si aux berges de l’âme s’érode l’erseau,

Qu’espère la tendre balbutie de l’ondée ?

Florescente ambre de feuillages, embrassant flots

Et nuées, sommeille lors la grège ventée…

 

Sont-ce encore par la pierre l’indécis,

Deux inversés regards, reflétés au ciel ?

Là s’enivre la barque sous le pont fidèle,

Pareil au doux seuil de sombres amours éclaircies…

 

Paisible coteau, es-tu la grande voûte

De mes blessés, arrachés souvenirs au doute ?

Ekphora, dois-je encore garder l’obscur voile ?

 

Cher inconnu, se lève l’aube en éphélides,

Dorant l’abside de mon désespéré lit…

Ekphora, dois-je alors ôter l’obscur voile ?

 

Laureen Gressé-Denois, « Reflets contrastés »

La palourde

la palourde cousteau the lobster

Quand je suis sortie de la séance de The Lobster (2015, Yórgos Lánthimos) hier soir, je me suis sentie dans une drôle d’humeur. D’une part parce que le film ne répondait pas à mes attentes (beaucoup de points restent en suspens), d’autre part à cause de l’ambiance étrange et du sujet même de cette fiction un peu fantastique. Dans un futur proche, les célibataires sont enfermés dans un hôtel avec pour but (obligation ?) de trouver un partenaire sous quarante jours. S’ils échouent, ils sont transformés en l’animal de leur choix. Toutefois, se mettre en couple n’est pas si aisé que ça, il semblerait qu’il faille avoir un signe particulier en commun avec votre future moitié : un boitement, des saignements de nez réguliers ou même la myopie…
Et c’est là que quelque chose me dérange.

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