Hérald’Hic! – Dodge : un blason très explicite … ou pas !

Armes des Dodge – A Complete Guide to Heraldry, Arthur C. Fox-Davies, 1909

          En voyant ces armes, les lecteurs attentifs ne pourront que se rappeler celles du condottiere Bartolomeo Colleoni, présentées dans notre numéro Royal de novembre dernier, et s’ornant de trois magnifiques génitoires. Bon d’accord : trois « magnifiques » paires de couilles. Certes, il est vrai que nous n’en sommes pas loin avec ce blason « Fascé d’or et de sable, à un pal de gueules chargé d’un sein de femme distillant des gouttes de lait d’argent ». Cette rubrique était déjà si explicite à l’époque … Enfin contrairement à ce que voudraient peut-être les plus lubriques, nous n’analyserons pas en long en large et en travers le sein représenté, mais nous demanderons plutôt pourquoi il se trouve ici. Nous sommes une rubrique (presque) sérieuse quand même !

          La famille Dodge, très ancrée aux États-Unis, où elle fonda la marque de voitures de luxe du même nom (dont le symbole est une tête de bélier … dommage), est en vérité originaire du comté de Chester, au Nord-Ouest du royaume d’Angleterre. Un dénommé Peter Dodge y est recensé à Stopworth (actuelle Stockport) sous le règne d’Édouard Ier, roi d’Angleterre de 1272 à 1307.
Mais intéressons-nous à cette première apparition du nom Dodge, qui est aussi la première mention de leurs armes étranges. Une copie du document en question, datant de la « 34e année du règne d’Édouard Ier » (soit 1306) en vieux normand, se trouve à l’England’s heraldic library. Il y est indiqué que le dénommé Peter Dodge reçoit les armes précédemment décrites en récompense de ses services pour le roi lors de son invasion de l’Écosse contre son royal vassal John Balliol en 1296, notamment lors des sièges de Berwick et Dunbar.
          À partir de ce document (dont je n’ai pu voir aucune photo), les Dodge suivants ont proposé de nombreuses interprétations pour ce meuble étrange, et à ma connaissance unique en héraldique. Il aurait pu s’agir, car ce sein est considéré par eux comme « le symbole par excellence du secours »(1), d’un homme ayant donné du bétail laitier à l’armée du roi, ou ayant aidé à la logistique de la campagne en Écosse. Une autre hypothèse, moins symbolique quoique moins vraisemblable, fait d’une femme Dodge la nourrice des enfants d’Edouard Ier.

 

          Mais il faut toujours se méfier de ce type d’interprétations en héraldique. La signification d’un meuble ou d’une composition est toujours malaisée à découvrir. Et lorsqu’une hypothèse est proposée par des non-initiés au langage secret des armoiries (initiation grandement composée de libations au vin, chants latins sous la pleine lune et imitation du poulet en caleçon dans ma cuisine), elle est souvent peu probable voire carrément loufoque. Enfin ! C’est ainsi que se créent les légendes familiales. Il s’agit néanmoins d’un premier problème avec cette interprétation.
          Le second ? Ce document est sans aucun doute un faux. En tout cas il s’agit de la conclusion d’un débat entre spécialistes sur le forum de l’Heraldry Society of Scotland (fermé depuis). Il serait donc un faux créé pour la Visitation (une sorte d’inspection par les hérauts d’armes britanniques et irlandais dans le but d’enregistrer et de réguler les armoiries sur ces territoires) de 1613, sans doute pour donner une base ancienne à ce blason et accroître la renommée des Dodge. En bref, et comme le présente très bien Richard A. Dodge : « Quelle que soit la signification du symbole inhabituel sur le blason de notre famille, il est perdu dans les brumes du temps. »(2)

 

          Alors ? Si peu explicite le blason des Dodge ? Pourtant il reste une autre piste interprétative, celle des armes parlantes (« canting arms » en bon normand d’outre-mer). C’était le cas des armoiries des Colleoni, donc pourquoi pas des Dodge ? Penchons-nous sur le blasonnement en anglais dans le rapport de la fameuse Visitation de Chester de 1613 : « Barry of six Or and Sable, on a pale Gules a woman’s dugg or breast distilling drops of milk Argent« . « Dugg » donc … prononcé sans doute « deugue » ou « deudje ». Cela n’est pas sans rappeler le nom du porteur de ces armes : Dodge !
          Il faut en effet se souvenir que les principaux moteurs de choix de meubles sont les assonances et les jeux de mots, parfois incompréhensibles aujourd’hui (le mot « dugg » n’est plus très usité actuellement, pour ne pas dire éteint) ! Il s’agirait donc d’armes parlantes à l’assonnance grivoise, au même titre que le blason des Colleoni et au grand plaisir des amateurs de blasons étranges ! 

Armes des Dodge d’après le Burke’s General Armory de 1884 – Création personnelle

          Autre point commun avec les Colleoni : ce choix de meubles a provoqué la désapprobation d’une partie des détenteurs du blason, qui a modifié le sein gouttant en un oeil pleurant des larmes d’or (« an eye Argent weeping and dropping Or« ) correspondant mieux à la morale victorienne, comme on peut le voir dans le Burke’s General Armory de 1884. Ce blason n’est explicite que pour ceux qui le veulent.

 

Raphaël Vaubourdolle

 

(1) « the quintessential symbol of succor« , d’après un article du site dodgefamily.org

(2) « Whatever the significance of the unusual symbol on our family crest, it is lost in the mists of time« , d’après le même article.

Le courrier du cœur – Éros explicite

Illustration : Sofia Pauliac

Pour ce numéro Explicite, le courrier du cœur reprend du service et pas tout seul! En effet, c’est accompagnés de nos fidèles Cupidons, Crush edl, que nous avons décidé de vous aider encore une fois à trouver l’amour!

Certains ont soumis leurs déclarations et leurs poèmes à Crush edl, alors lisez-les bien, peut-être que vous trouverez l’amour !

 

 

💕Pas besoin d’être enflammée, toute déclaration est bonne à prendre! On l’applaudit pour avoir réussi à remarquer un 1A à la BU malgré le peu de temps durant lequel on a eu le droit d’y aller. Mais peut-être sauras-tu le retrouver entre deux classes virtuelles? En tout cas, si tu te reconnais dans cette description fonce dans les dm de @crushedl.

 

 

💕 Quoi? Un peu d’amour propre ça fait toujours du bien! Qui que tu sois (on sait très bien qui tu es no worries), on t’aime très fort et tu sais déjà que nos pages et réunions te seront toujours ouvertes. (Ndlr : insister sur le mot réunions, on travaille ici).

 

 

💕Personne ne va te contredire. Par contre si vous ne savez pas qui est Harry Styles, il va falloir vous inquiéter parce que vous avez un sérieux souci !

 

 

💕Axelle, franchement tu rates quelque chose là! Les dm de Crush edl restent ouverts pour que tu embarques dans un joli voyage poétique. On reçoit pas un poème qui nous est dédié  tous les jours, moi par exemple ça m’est jamais arrivé.

 

 

💕 On est jamais mieux servi que par soi-même : alors pour achever ce courrier du cœur, un petit poème d’un membre de la rédaction afin de finir en beauté.

Le Billet Neuchâtelois – Horloge et chocolat, mythe et réalité dans les musées suisses

     

          Voici un mois maintenant que j’ai posé mes valises en terre helvétique. Opportunité en or permise par l’École du Louvre pour faire mon Master 1 à l’étranger, me voici à Neuchâtel le temps d’une année scolaire. Au programme : de précieux mois d’exploration, de remises en question, de nouvelles idées et d’inspirations pour goûter à la muséologie suisse, parfois différente, semblable et complémentaire de nos modèles français. Depuis Neuchâtel, je continue à ouvrir des boîtes avec la plume du journal de notre chère École pour vous livrer mes expériences, mes questions, mes étonnements, mes enrichissements. Bien loin de moi l’idée de jouer les George Duroy avec une rubrique montée de toute pièce  comme les « Souvenirs d’un ancien chasseur d’Afrique » ! Ici, je souhaite vous partager mes instants de Française vagabonde en terre nouvelle, malheureusement trop méconnue, qui peut pourtant tant nous apporter dans notre domaine et bien d’autres ! 

          Dès ma rentrée à l’Université, je pousse les portes du premier musée qui croise ma route : celui d’Art et d’Histoire de Neuchâtel. Au bord du lac, retrouver un musée est comme pénétrer dans une maison que l’on reconnaît avec chaleur et réconfort tout en ayant le cœur palpitant à l’idée de découvrir de nouveaux trésors visibles nulle part ailleurs. Un panneau attire derechef mon regard en haut du splendide escalier d’honneur : « Choc ! Suchard fait sa pub ! ». Une exposition ! Quelle bonne idée de commencer ma vie d’apprentie muséologue voyageuse ainsi ! Je pénètre alors dans l’aile ouest, attirée par ces images de chocolat un peu partout… Je me pose alors cette terrible question : nos clichés étrangers sur la Suisse seraient-ils donc fondés ? Comment sont-ils nés et pourquoi sont-ils si tenaces encore dans nos esprits ? J’erre médusée entre les panneaux de l’exposition, le ventre gargouillant à moitié (c’est cela d’être gourmande) et les yeux brillants de curiosité. Deux cents affiches se placardent partout pour cent soixante-dix années d’industrie chocolatière. Suchard, Milka, Toblerone…Miam !

 

          Tous sont nés ici, à Neuchâtel. La légende est donc bien vraie : le chocolat suisse ne serait pas qu’un coup marketing, il a bien son berceau en Helvétie. Une partie de l’exposition me retient alors particulièrement : comment le mythe chocolatier est né dans les esprits étrangers ? Au début du XXème siècle, la maison Suchard commence à établir ses premières fabriques à l’étranger pour commencer à vendre à l’international. Le principal client est l’Angleterre mais les Suisses exportent aussi en France, en Allemagne et en Autriche. Une publicité toute particulière est alors adaptée, pour provoquer la consommation de ces nouveaux clients. Pour cela, quoi de mieux que s’appuyer sur l’image explicite qu’ont les étrangers de la Suisse ? Avec l’industrie du tourisme montagnard s’étant développée dans au XIXème siècle, l’Helvétie n’a pas à chercher bien loin comment appâter les autres pays. Et voilà comment le chocolat passe aux paysages alpins, aux figures de vaches gardées par des armaillis (berger typique des cantons de Fribourg et de Vaud) sur un fond escarpé aux enneigées cimes. Peu à peu, la matière même du chocolat va s’effacer derrière l’emblème de la qualité du lait alpin. Ah et pour répondre à cette interrogation de toujours, pourquoi la vache Milka est violette, c’est à cause de l’agence publicitaire  Young & Rubicam de Francfort qui, en 1972, change le bovin pour une vache de race Simmental avec des taches mauves… tout simplement pour être mieux repérée dans les rayons de vente ! Sacrés Suisses… ! 

 

          Autre excursion tout à fait intéressante lors de ces deux premiers mois : le musée jurassien d’Art et d’Histoire de Delémont. Pour leur exposition permanente, le musée décline son parcours en sept directions, dédiées au « sept clichés capitaux » explicites que le visiteur peut avoir sur le Jura suisse. Le circuit « La décolleteuse » est particulièrement percutant car il s’attarde sur la deuxième grande image mythique de la Suisse : l’horlogerie. Les Suisses, très réputés dans ce domaine, ont un patrimoine technique et industriel fort. Dans ce parcours par exemple, sont mentionnés les débuts des artisans horlogers au XVIIème siècle, travaillant sur leurs établis à la lumière naturelle du jour. La perfection du temps a donc atteint ses lettres de noblesse dans l’arc jurassien jusque sur les berges du lac de Neuchâtel… Cette dernière, Le Locle, La Chaux-de-Fonds, Le Fleurier, Saint-Imier sont des lieux incontournables pour arrêter l’aiguille et contempler un moment les prouesses techniques des montres.

          Le Locle et la Chaux-de-Fonds, près de mon Université, sont d’ailleurs des villes très frappantes pour comprendre combien l’horlogerie faisait vivre leurs habitants. De grandes maisons y sont présentes comme Tissot, Ulysse Nardin, Jean Richard, Zenith, Vulcain, Perrelet, Girard Perregaux, Corum, Eberhard & Co, Festina, Jaquet Droz. Un bon paquet de mécanismes allez-vous me dire… L’urbanisme en est le reflet : les habitations s’alignent dans un plan rectiligne aux multiples croisements, régularité singulière, hors du temps. L’UNESCO les a mêmes classées au patrimoine mondial. En effet, avec les siècles, l’industrialisation des métiers s’est développée, suite à l’Exposition universelle de 1876 à Philadelphie, où les Helvètes découvrent que la mécanisation peut être adaptée à leur domaine. Le reste de l’exportation, de la publicité à l’étranger, ont fait le reste pour garantir le succès international de la Suisse dans le monde horloger.

          Outre le fait de rendre hommage à ce patrimoine technique, le musée de Delémont a véritablement cherché à bien avertir le visiteur que le Jura, et la Suisse par extension, ce n’est pas que les horloges et le chocolat, mais bien plus ! À la fin du parcours, une grande salle dévoile un accrochage surprenant où sont fixés tous les objets et marques nés dans le Jura, nationalement et internationalement connues, alors que nous ne savons pas toujours tous qu’ils sont originaires d’ici. La Suisse c’est ceci et cela. Oui ! mais pas que…

 

          Somme toute, la Suisse est donc pleine d’adorables clichés, aussi truculents que  bien souvent véridiques. Si les objets, la gourmandise et les paysages sont des pièces maîtresses de ces mythes pas si imaginaires que cela au final, les habitants ne sont également pas épargnés. Chose extraordinaire ici, quand j’en parle avec mes collègues de l’Université, ils me sourient, en rient même, et confessent que beaucoup de ces images sont bien réelles. Leur humour est franc, rien ne semble les outrager, tout est pris avec une légèreté à bon escient. À défaut de pouvoir vous emmener avec moi dans mes expéditions muséales à la recherche de ses clichés et de pouvoir aussi en rire avec les locaux, je peux vous proposer deux sketchs (finir par une note d’humour est délectable quand on aborde ce genre de sujet).  Le premier lien que je vous propose en est un de Marie-Thérèse Porchet, née Bertholet : un personnage caricatural créé et incarné par l’humoriste genevois Joseph Gorgoni. Très connue ici, cette petite dame aborde avec un point de vue suisse romand (la Suisse francophone) sa vision de ses voisins helvètes alémaniques. Le tout dans une leçon de géographie sur la Suisse qu’elle a même donné à Paris lors d’une tournée de spectacles à l’étranger.

 

 

          Enfin, le dernier sketch donne un point de vue français sur la Suisse par l’humoriste Djal lors d’une des éditions du Montreux Comedy Festival (un grand festival international d’humour très connu qui se tient chaque décembre à Montreux, dans le canton de Vaud). Humour plus cru, les clichés sont poussés à leur extrême, ce qui rend les situations plus burlesques encore. À prendre au second degré, évidemment… autour d’un bon chocolat chaud !

 

          En reparlant de chocolat ! Petite information pour ceux souhaitant visiter l’année prochaine Neuchâtel (vu qu’avec le confinement français c’est maintenant fichu), sachez qu’il y a toujours un week-end en novembre où se tient annuellement le traditionnel festival Chocolatissimo (si j’étais un peu vache -Milka- je vous enverrais des photos!). Cette année, c’était du 7 au 14 novembre à Neuch’ (comme on dit ici) : ventre rebondi et moustaches chocolatées garantis (je confirme !) ! Allez, un petit aperçu pour vous allécher en cliquant ici

 

          Armez-vous de rires, buvez votre chocolat chaud, rêvez des grands alpages et n’hésitez pas à découvrir dès que vous le pouvez, cet incroyable pays ! Je pense d’ailleurs pouvoir vite vivre de nouvelles surprises concoctées par l’Helvétie. La suite au prochain épisode… Je vous dis à très bientôt pour un nouveau Billet Neuchâtelois * ! Grüetzi ! Tchô ! **

 

Laureen Gressé-Denois

 

* Même à l’étranger, on a tous quelque chose en nous de Monsieur Patrimoine !

** « Salut ! » respectivement en suisse allemand et en suisse romand

Histoi’Art – Quand Charpentier orchestre les affetti musicaux

Charpentier – Détail de la fresque des Français peintes par le collectif A Fresco

          « On a dit avec raison que le but de la musique, c’était l’émotion. Aucun autre art ne réveillera d’une manière aussi sublime le sentiment humain dans les entrailles de l’homme » confie George Sand dans son roman Consuelo (1843), contant l’histoire d’une chanteuse bohémienne au XVIIIème siècle. Qui n’a jamais été pris dans l’enivrant tourbillon des mélodies ? Bien qu’adorant tous les arts, la musique a toujours été selon moi la reine de tous car elle est la plus à même de promptement et profondément toucher toute personne. En entendant un air, nous sommes obligés d’être immédiatement pénétrés par une émotion. Elle nous enlace, nous enserre, crépite et palpite en nous. Je me sens par exemple toujours terrassée de crainte et de fureur en écoutant le Dies Irae de Verdi, exaltée de piété et de pureté avec le Miserere d’Allegri, altière et puissante avec le O Fortuna d’Orff, guillerette et confiante avec le Credo de la messe en ut mineur de Mozart, douce, méditative et nostalgique avec Mignonne, allons voir si la rose de Costeley… Comment expliquer ces différences de couleurs, ces peintures musicales qui nous touchent jusqu’au plus profond de notre être ?

          En 1690, Marc-Antoine Charpentier tente de donner une réponse. Depuis que la musique existe, tous les compositeurs ont cherché à faire passer un message, à transcrire une émotion dans leurs créations. Tient-elle du génie ? Provient-elle d’une recette magique à exécuter pour obtenir de si délicieux résultats à l’oreille ? Est-ce une science plus exacte ? Depuis la mort de Lully survenue en 1687, les autres compositeurs français peuvent enfin être un peu plus sous les feux de la rampe musicale à la cour du roi. Charpentier est ainsi chargé d’apprendre l’art de la composition au duc de Chartres Philippe d’Orléans, neveu de Louis XIV, cousin de Mademoiselle de Guise… et futur régent de Louis XV ! Afin d’apprendre ses connaissances à son élève, Charpentier rédige à Paris un opuscule manuscrit intitulé Règles de composition. Dans l’ouvrage, il explique la codification des émotions en musique et comment une tonalité arrive à susciter un sentiment chez la personne qui écoute. Cette théorie explore ainsi les différentes tonalités. On désigne par ces dernières la combinaison d’un mode (majeur ou mineur) et d’une gamme de huit notes (où la première est celle de référence et est appelée « la tonique » : c’est elle qui donne le nom à la tonalité). Par exemple, tout le monde connaît la gamme de do majeur, qu’on apprend en cours de musique au collège : do, ré, mi, fa, sol, la, si, do. Ici, la note do est la tonique : c’est la première de la gamme, prise dans le mode majeur. Il existe énormément de tonalités en musique occidentale mais il y en a bien d’autres encore différentes dans le reste du monde ! Charpentier s’intéresse à celles écoutées dans la France de son siècle. Il établit alors une liste, qui indique au duc de Chartres comment construire sa musique avec telle ou telle tonalité selon le sentiment qu’il veut susciter. La musique, si subjective, aurait-elle donc bel et bien des règles explicites pour créer la beauté ? La science des accords, très mathématique (en calculant l’écart entre chaque note), s’allierait alors à la poésie de notre âme pour créer des résultats insoupçonnés !

 

Do (ut) majeur Gai et guerrier
Do (ut) mineur Obscur et triste
Ré majeur Joyeux et très guerrier
Ré mineur Grave et dévot
Mi bémol majeur Cruel et dur
Mi bémol mineur Horrible et affreux
Mi majeur Querelleur et criard
Mi mineur Efféminé, amoureux et plaintif
Fa majeur Furieux et emporté
Fa mineur Obscur et plaintif
Sol majeur Doucement joyeux
Sol mineur Sérieux et magnifique
La majeur Joyeux et champêtre
La mineur Tendre et plaintif
Si bémol majeur Magnifique et joyeux
Si bémol mineur Obscur et terrible
Si majeur Dur et plaintif
Si mineur Solitaire et mélancolique

 

          Toutefois, Charpentier n’est pas le seul dans l’Histoire de la musique à décrire ce qu’il ressent selon la tonalité jouée. Par exemple, si on reste toujours avec la tonalité du do majeur, Johann Mattheson écrit en 1713 qu’il ressent un « caractère insolent [et des] réjouissances. On donne libre cours à sa joie ». Rameau confie lui en 1722 dans son Traité de l’Harmonie que le do majeur sonne plutôt comme un « chant d’allégresse et de reconnaissance ». Schubart parle lui en 1806 de tonalité « parfaitement pur[e]. Innocence, naïveté, Éventuellement charmant[e] ou tendre langage d’enfants ». Pas de grande différence de ressenti donc, pour le do majeur, qui explicite à l’unanimité un sentiment triomphant de joie ! Je vous propose de vérifier de suite ce constat avec des extraits du concerto pour orgue en do majeur de Jean-Sébastien Bach (BWV 595) et de la symphonie n°41 Jupiter de Mozart (K 551).

 

 

 

          Cependant, l’âme humaine reste différente entre les êtres et nous avons parfois des expériences distinctes qui affectent notre perception de la musique. Penser qu’une loi de composition rendrait explicite un sentiment commun pour tout le monde selon telle ou telle tonalité semble même assez dangereux pour cet art. Comme ce serait bien triste, si nous ressentions tous exactement la même chose en écoutant une même mélodie ! Heureusement pour nous, Charpentier ne semble pas avoir trouvé en 1690 le code absolu des sentiments. Si l’on compare les ressentis des autres compositeurs dans les siècles qui suivent, il faut constater des écarts dans leur manière de percevoir un air.  Regardons ensemble le cas du mi majeur. Charpentier voit dans cette tonalité un sentiment « querelleux et criard ». Mattheson se rapproche de son avis et évoque une « tristesse désespérée et mortelle, [un] amour désespéré » une sorte de « séparation fatale du corps et de l’âme » engendrant un ressenti « tranchant, pressant ». Contrairement à eux, Rameaux trouve que le mi majeur « convient aux chants tendres et gais, ou encore au grand et au magnifique » quand Schubart évoque plutôt ceci : « Allégresse bruyante. Joie souriante mais sans jouissance complète ». Des avis différents donc, passant du tout au tout ! La science des écarts de notes a donc oublié un facteur essentiel : l’histoire humaine. Nos rencontres, nos souvenirs, nos actions, nos valeurs, nos goûts, notre éducation influent sur toute formule mathématique musicale. Je vous laisse vous forger votre opinion en écoutant le célèbre premier mouvement en mi majeur du concerto du Printemps d’Antonio Vivaldi (RV 269), ainsi que le premier mouvement d’Arabesques de Claude Debussy (L 66) ! Moralité de l’Histoire : on ne discute pas les goûts et… les notes !

 

Laureen GRESSÉ-DENOIS

 

À Bianca M. et à ma tante qui m’ont appris quelques rudiments de solfège pendant le confinement. Un grand merci à elles !

 

 

Sources :

  •  Verdier, Véronique. « Des affects en musique : de la création à l’expérience esthétique », Insistance, vol. 5, no. 1, 2011, pp. 69-81.
  • Charpentier, Marc-Antoine. « Règles de composition par M. Charpentier » in Catherine Cessac, Marc-Antoine Charpentier, Fayard, Paris, 1988.
  • De Villiers, Henri. « Marc-Antoine Charpentier : tableau des énergies des modes », article sur le site de la Schola Sainte-Cécile de Paris, 14 février 2008
  • Magazine de la musique ancienne et baroque en ligne « Muse baroque »

L’apARTé scientifique – Le Kamakala yantra : de la géométrie sacrée sous l’érotisme

          Tous ceux qui sont passés par la Deuxième Année de Premier Cycle de l’École ont pu admirer les magnifiques mithunas du temple viśnouite de Lakśmana à Khanjuraho dans le Madhya Pradeś avec Monsieur Zéphir (milieu du Xe siècle, règne de Yaśovarman, 925 – 950 … voilà voilà). Malheureusement trop rapidement, notre professeur nous a précisé que ces images n’étaient pas « faites pour la gaudriole » et qu’elles cachaient en réalité des yantras, des schémas géométriques aux significations ésotériques. Que donnerais-je pour avoir un cours entier dédié à de telles représentations érotiques ? Quoique en fait le cours de XVIIe fait très bien l’affaire …

 

          Enfin, à défaut de cours écrivons un ApARTé ! Un peu spécial celui-ci car sa seule facette scientifique est l’utilisation de GeoGebra pour réaliser le yantra … Mais je vous assure qu’il faut au moins avoir fait Math Sup pour comprendre le charabia expliquant sa construction (à moins que ma très mauvaise compréhension de l’anglais n’ait joué là-dedans). Ça a d’ailleurs été un véritable plaisir de manipuler de nouveau ce formidable outil ! On ne ressort pas indemne de la filière S voyez-vous …

 

          Mais bref, commençons notre exposé ! Les mithunas sont déjà présents avant l’ère chrétienne, apparemment sans aucun rapport avec les yantras, mais ils sont très peu nombreux par rapport aux Xe et XIe siècles de notre ère. Une réelle importance leur est donnée avec l’apparition du tantrisme dans l’hindouisme à partir du VIe siècle. Ce dernier place le désir, la poursuite du plaisir (kama) à l’origine de toute chose, prenant en quelque sorte la suite du védisme et s’opposant ainsi au brahmanisme, plus axé sur la rétention. Le kama est donc pour les tantrikas (pratiquants du tantrisme) un but légitime de la vie, permettant la libération (mokśa) du cycle des réincarnations (samsara). Cela passe par des rituels sexualisés, avec une centralité des fluides sexuels. Aussi, la semence mélangée aux sécrétions femelles (rajas) donnerait un nectar d’immortalité (amrita) et est parfois ingurgité par les adeptes pour recentrer leurs çakras, ce qui serait lié à l’acte de fellation (vajroli mudra). Insistons quand-même sur le fait que cela se pratique dans le cadre exclusif de rituels entre initiés, il ne s’agit en aucun cas de libertinage ou de fornication à tout va !

 

          Mais les mithunas dans tout cela ? Comme nous le dit très bien notre vénérable professeur d’Inde, il s’agit de représentations d’actes sexuels cachant en vérité un message bien plus profond : un yantra. Il s’agit autant de la révélation d’une vérité que d’un support visuel de méditation, souvent associé à un mantra qui en est le support vocal. D’abord utilisé dans l’hindouisme, il passe ensuite dans le bouddhisme et dans d’autres religions asiatiques. Composé exclusivement de formes géométriques, il n’est pas sans rappeler les mandalas (ces ères rituelles emplies de symboles de l’hindouisme et qui sont très utilisées comme supports de méditation dans le bouddhisme). Chacune de ses formes composantes, chacun de ses points sont associés à des concepts et à des divinités  connus de l’initié. La médiation de ce dernier consiste à en saisir la force, l’énergie en regardant le yantra, souvent caché par une représentation plus banale pour que les non-initiés n’en perçoivent pas la teneur.

 

          Cependant, revenons sur notre temple de Lakśmana à Kanjuraho. Les mithunas qui y prennent place cachent donc un yantra particulier : le Kamakala yantra, que je vous présente ici :

 

          Vous pouvez voir qu’il se superpose plutôt bien aux mithunas montrés dans les cours d’Inde concernant Khanjuraho, autant celui du temple viśnouite de Lakśmana que celui du temple śivaïte de Kandariya Mahadeva:

 

 

 

Mithuna du temple de Lakshmana à Khajuraho

 

 

Mithuna du temple de Kandariya Mahadeva à Khajuraho

         

         Quelle en est la signification ? Nous ne pourrions le savoir, en tant que non-initiés, si un architecte de l’Oriśa du XIe siècle, Ramacandra, ne l’avait dévoilé dans un manuel d’architecture à destination des tantrikas  : le Silpa Prakasa. Or ce texte a connu une traduction en anglais par Alice Boner et Sadasiva Rath Sarma dans leur ouvrage Silpa Prakasa : Medieval Orissan Sanskrit Text on Temple Architecture. Traduction dont j’ai pu humblement traduire en français la partie relative au Kamakala yantra (et il s’agit à ma connaissance de la seule traduction en français de cette partie du texte). Notez que mon anglais est plutôt déplorable, mais ce texte a été relu par une amie s’en sortant ô combien mieux que moi et semble donc correct. Le tout est assez explicite, vous le verrez, et j’avoue avoir eu quelques remords à dévoiler ainsi un contenu aussi sacré après l’avoir traduit. La volonté de découvrir et de partager ces connaissances a néanmoins pris le dessus, mais j’invite quiconque préférerait laisser la signification de ce yantra aux initiés à arrêter là leur lecture. Notez enfin qu’il serait périlleux, sans initiation, d’utiliser ce savoir, que tout n’est sans doute pas explicité dans le Silpa Prakasa, ne laissant à notre vue que des brides incomplètes et peut-être dangereuses sans leurs parties manquantes.

 

Après cet avertissement, voici l’extrait du Silpa Prakasa relatif au Kamakala yantra, soit les vers 2. 498 – 539 :

  • 498. Dans ce contexte [de l’ornementation des murs extérieurs du temple], comprenez les raisons des panneaux de sculptures érotiques (kamabandhas). Je vais les expliquer selon la tradition populaire parmi les sculpteurs (silpavidya)
  • 498. Dans ce contexte [de l’ornementation des murs extérieurs du temple], comprenez les raisons des panneaux de sculptures érotiques (kamabandhas). Je vais les expliquer selon la tradition populaire parmi les sculpteurs (silpavidya).
  • 499. Kama est le toit de l’existence du monde. Tout ce qui est né est issu du kama. C’est par le kama aussi que la substance originelle et tous les êtres disparaîtront finalement.
  • 500. Sans [l’union passionnée] de Śiva et Śakti, la création ne serait rien d’autre qu’une affabulation. Rien de la vie à la mort ne se produit sans l’action de kama (kamakriya).
  • 501. Śiva est la manifestation du grand linga, la forme essentielle de Śakti est le yoni. Par leur interaction, le monde entier a vu le jour, c’est ce que l’on appelle l’action de kama.
  • 502. L’art érotique canonique (kamakala vidya) est un vaste sujet dans les écrits anciens (Agamas). Comme cela y est inscrit : « un lieu dépourvu d’imagerie érotique est un lieu à éviter ».
  • 503. Certains lieux sont considérés comme inférieurs, et comme étant toujours à éviter, par les autorités tantriques (kaulaçara), comme s’ils étaient l’antre de la Mort ou des ténèbres impénétrables.
  • 504. Sans [le premier] rite savant d’offrande et d’adoration (puja) au Kamakala Yantra, toute adoration de la Déesse (Śaktipuja) ou pratique tantrique (sadhana) est aussi futile que le bain d’un éléphant. [ndlr : what the fuck !?)
  • 505. Quand ce yantra est consacré, ce bâtiment peut être considéré comme un Temple tantrique (viramandira). Ici tous les obstacles, les peurs, et caetera …  sont sûrs d’être détruits.
  • 506. À la simple vue de ce yantra toutes sortes de fantômes, démons et autres créatures hideuses sont sûres de fuir au loin
  • 507. Écoutez, et j’exposerai prudemment ses secrets. [Mais souvenez-vous,] ce yantra ne doit jamais être divulgué à quelqu’un qui ne serait pas un pratiquant du tantrisme.
  • 508. La base de cette figure tantrique (virabhumi) doit être quadrilatère, soit carrée soit rectangulaire. À travers l’aire totale de ce domaine quadrilatère, deux lignes doivent êtres tracées.
  • 509. L’une verticale et l’autre horizontale, ces lignes doivent se croiser à la « maison précieuse » [au point central]. En partant de ce point précieux, les diagonales doivent être dessinées jusqu’aux coins, divisant donc la figure entière en yonis triangulaires.
  • 510. S’étendant verticalement depuis la ligne de base la plus basse du domaine de yantra, un fin linga doit être créé, avec un sommet arrondi comme une pierre précieuse s’étendant au-dessus du point central.
  • 511. Au-dessus de ce précieux sommet, la véritable essence du kamabindu [le point de l’amour] est marqué par une goutte bulbeuse, la goutte (bindu) qui confère tous les pouvoirs surnaturels.
  • 512. Après cela, les seize matrikas [les seize « petites mères », des déesses-mères aidant Śakti dans ses combats] sont consignées un même nombre de yonis triangulaires, assurez-vous que chacun est dans un fascinant contact avec le linga.
  • 513. Ces seize facettes (kalas) sont toutes formellement conçues comme étant des yonis, uniquement en vertu de la convergence linéaire avec le linga, devenant ainsi [un groupe complet de seize] facettes.
  • 514. Comment, ensuite, est réparti le domaine segmenté de manière à constituer les quinze [il s’agit de seize] principaux orifices qui sont joints au linga ?
  • 515. Par quels moyens ces figures triangulaires seront considérées comme représentant des yonis, desquels la totalité de ce yantra est constitué ?
  • 516. Dans la moitié supérieure, deux lignes obliques doivent connecter le bindu [point] supérieur central à [celui de] la fin de la ligne horizontale centrale. De la même manière, tracez des lignes du centre inférieur jusqu’aux diagonales des coins.
  • 517. [Les deux triangles latéraux de la partie suprieure sont ensuite subdivisés horizontalement :] Kamesi est la première Śakti [elle est assignée au triangle supérieur à droite], Bhagamalika est la seconde [en-dessous d’elle], Nityaklinna est la troisième [au triangle supérieur à gauche], et la quatrième est Bherunda [en-dessous d’elle].
  • 518. [En-dessous] du groupe de trois domaines de gauche, Mahavajre Svan est assignée au triangle du bas, Śivadutika est à côté d’elle [à droite du linga].
  • 519. À côté d’elle, dans l’autre domaine du coin à gauche, est la citśakti [énergie spirituelle] Vahnivasini, jointe avec des lignes fascinantes.
  • 520. À sa gauche, et liée à la partie terminale du sommet précieux (maniksetra) du linga est placée la déesse Vajreśvari.
  • 521. Au-dessus, à droite est Tvarita, l’inébranlable essence des facettes (kalatmika) de Śakti, et opposée [à elle], à gauche est Kulasundari.
  • 522. Dans cet ordre sont les magnifiques domaines occupés sur les côtés. Dans  le grand yantra de l’autel-vulve (bhaga-pitha) seulement six autres restent à énumérer.
  • 523. Contre le bord droit du linga est Śakti Kllapataka, opposée à elle est la charmante et souple Jvalamalini.
  • 524. Vijaya, la constante Compagne [est en haut à gauche], Kamaleśvari s’étend en-dessous d’elle à la précieuse extrémité du linga.
  • 525. À son côté à droite, la divine Tripurasundari est placée [et au-dessus d’elle], opposée à Vijaya [est Bhairavi], l’amour constant de Bhairava, chérie des impuissants.
  • 526. Ce sont les seize Śaktis, les déesses qui sont les réelles essences de l’Amour (kamakalatmika), constituant ensemble le domaine du yantra. Autour de sa périphérie extérieure un anneau protecteur de [huit] yoginis [est invoqué].
  • 527. Nirbhara au point central supérieur, Rahaśyaka au coin supérieur gauche, Kulotkirna au centre du côté gauche, Atirahaśya au coin inférieur.
  • 528. À la place centrale la plus basse Sampradaya, au coin suivant Guptatarahgika, Guptayogini au centre du côté droit, et Nigarbha en haut à droite.
  • 529. Ce sont les yoginis du domaine périphérique, par opposition au facetté Domaine de l’Amour. [Enfin], la Śakti Suprême, la grande déesse des Facettes de l’Amour [ou de l’Art de l’Amour], Paraśakti Maha-Kamaleśvari [est visible] dans la goutte centrale.
  • 533-534. Juste en-dessous d’elle, de la précieuse extrémité [du linga du yantra] apparaît Śiva, le seigneur de Kamakala, son teint quelque peu sombre, profondément immobile dans une pose de yoga assise, tout-puissant, [néanmoins]constamment absorbé par ses rapports sexuels avec Kamakaleśvari, à cheval sur le çakra ajna, toujours enchanté de boire ses fluides sexuels (rajahpanaratah).
  • 535. Portant le costume de l’ascète, [il est] le yogin Kamaleśvara, seigneur présidant au grand Kamakala Yantra, le sombre Sankara.
  • 536. Ce très secret yantra est le meilleur moyen de protéger tout lieu. Il est une aide à la puissance perceptible, et manifestement le [meilleur] pourvoyeur de tous les accomplissements (siddhis).
  • 537. Dans tous les meilleurs temples de Śakti et Śiva ce yantra doit certainement être déployé, alors leur gloire restera immuable, comme les montagnes.
  • 538. [Mais] ce très secret des yantras secrets ne doit être vu par n’importe qui. C’est la raison pour laquelle ces images de jeux érotiques [doivent cacher] les alignements du yantra.
  • 539. Le point de vue répandu parmi les tantrikas est que les images érotiques doivent orner les plus hauts panneaux sur les pilastres du mur extérieur du temple. Ces panneaux de sculptures érotiques doivent être placés de manière à émerveiller le grand public.

 

Voici donc un résumé des significations des différentes composantes de ce yantra:

 

       

 

 

Pas de la simple « gaudriole » donc.

 

Raphaël Vaubourdolle

Ek°Phra°Sis – Ça devient chaud pour Théophile de Viau !

ANONYME, La Femme entre deux âges, XVIème siècle, 117X170 cm, Musée des Beaux-Arts de Rennes

 

            Impiétés ! Abominations ! Blasphèmes ! François Garasse exulte de rage. Ah il croyait sans doute bien s’en tirer, ce Viau ! Pas de chance pour le malandrin ! Quelle erreur de signer le premier poème du Parnasse satyrique, publié en avril 1623. Comment Diable avait-on déjà pu lui accorder un privilège en 1622 pour publier cette horreur ? Garasse ne se laissera pas faire, lui le redoutable Jésuite qui faisait même trembler les feuillets de pamphlets distribués sous le manteau dans tout Paris. La cause de son agitation et de sa suffocation ? Ce recueil de plus d’une centaine de poèmes licencieux, à la tonalité érotique aussi crue que burlesque.

            Tous ne sont pourtant pas écrits par Théophile de Viau qui en a signé le premier poème dans l’édition originale. Aidé par d’autres auteurs, les compositions glissent peu à peu dans un libertinage de plus en plus extrême et assumé. Le sous-titre même le souligne : le lecteur y trouvera « le dernier recueil des vers picquans et gaillards de nostre temps ». Pour cause, certains poèmes aussi longs que courts (la taille ne compte pas, tout le monde le répète), sont très imagés et explicites. En voici un petit florilège :

 

« A Philamon. Sur sa Perrette.

Pour n’estre par elle vaincu
Au jeu, où elle est tousjours preste,
En luy pensant rompre le cu,
Philamon, tu te romps la teste. »

 

« Sonnet.

Mes dames qui avez inventé cet usage,
De vous jouer vous-mesme à des V. de velours,
Si vous vouliez d’autruy rechercher le secours,
Certes vous y auriez du plaisir davantage.
Pour apaiser d’un c… la fureur et la rage,
Il luy faut un gros v… et lequel soit tousjours
Bien roide et bien fourny de la sauce d’amour,
Que l’on nomme f…tre, en naturel langage.
Foutez-vous tout un jour, toutes deux, s’il vous plaist
De vos gaudemichis, enfin tout cela n’est
Que pardonner l’amour par une moquerie.
Mais prendre à belle main un bon gros V. nerveux,
Et en remplir d’un c… le gosier chaleureux,
C’est le vray jeu d’amour et vraye f…terie. »

 

            Dès lors, on comprend un peu mieux ce qui a pu autant choquer le Jésuite. Pourquoi Viau s’est-il lancé avec ces compères dans un tel projet, pourtant si dangereux pour eux ? La réponse se trouve peut-être dans l’avertissement au lecteur, uniquement présent dans la première édition de l’ouvrage. Non signé, beaucoup pensent toutefois que ce message est bien de la main du licencieux Théophile. Il y explique combien le poème satyrique est difficilement maîtrisable et que, pour le rendre parfait, il faut en premier lieu savoir le déclamer sans peur. Même s’il salue le talent et les efforts de Ronsard et ses autres prédécesseurs, il regrette toutefois que ceux-ci aient toujours dû se plier à la règle de la censure. Avec ce contre-exemple, il tend à montrer qu’à travers les poèmes qui vont suivre, écrits par lui et certains comparses contemporains qu’il va jusqu’à citer, l’art atteindrait enfin sa perfection. Avec le recul de la lecture, en reprenant la fin de l’avertissement, il est dur de s’empêcher de sourire en lisant l’une des dernières phrases : « Jouys cependant de ce que je t’offre ». Le double-sens était vraisemblablement volontaire…

            Hors, François Garasse n’en aurait apparemment pas joui… En plus du caractère immoral du recueil, la publication est d’autant plus grave pour lui que Théophile fait parfois l’apologie… de la sodomie ! Dès le premier poème qui plus est ! Cela part donc déjà mal entre les deux hommes… En effet, le recueil débute par un sonnet dont on sait s’il a bel et bien été écrit par Viau. Un jeune homme se plaint d’avoir contracté la vérole en couchant avec une demoiselle dénommée Philis. L’ultime tercet explicite alors une pointe blasphématoire faisant blêmir le Jésuite :

 

 « […]
Mon Dieu, je me repens d’avoir si mal vescu ;
Et si vostre courroux à ce coup ne me tuë,
Je fais vœu désormais de ne f…tre qu’en cu. »

 

En d’autres termes, si une intervention divine guérit le poète, celui-ci fait vœu, en repentance de ses ébats avec Philis, de n’avoir désormais des rapports sexuels qu’avec des hommes.

 

Portrait gravé de Théophile de Viau, XVIIème siècle

Garasse n’en reste donc pas là. Il contacte le procureur général du Parlement de Paris, Mathieu Molé, qui lance les poursuites contre les présumés auteurs du recueil. Ces derniers prennent alors la poudre d’escampette. Le temps de mettre la main sur les libidineux poètes, un  jugement est toutefois rendu par contumace. Viau est condamné à être brûlé vif avec ses œuvres et Pierre Berthelot à la pendaison. Absents lors du procès et donc, à défaut de leur faire subir réellement leur sort, ce sont des effigies qui prennent leur place sur le bûcher ou avec la corde au cou.

 

Quand Théophile est finalement attrapé avant qu’il n’embarque pour l’Angleterre, il est enfermé à la Conciergerie. Le procès reprend mais s’accompagne d’une bataille de libelles pour ou contre l’auteur du nouvellement baptisé « sonnet sodomite ». Sous la pression, le tribunal commue la peine en un exil de neuf ans… Pourtant, quelques temps après sa libération, Viau finit par mourir en 1626. Ce décès provoque un ralentissement presque brutal des publications libertines du début du XVIIème siècle. Le sort de Théophile de Viau a donc servi d’exemple pour tous ceux étant tentés de faire de même.

           

 

            Dans d’autres arts également du XVIIème siècle, un libertinage est perceptible. En peinture, malgré le contexte de la Contre-Réforme qui limite l’érotisme dans les œuvres, certains trouvent quand même des moyens détournés pour justifier des compositions plus grivoises. Simon Vouët est l’un d’eux. Pour assurer ses arrières, prendre un sujet religieux s’avère un bon choix, surtout dans l’Ancien Testament. Entre Bethsabée au bain, Samson et Dalida, Suzanne et les vieillards, la palette du possible est assez large. Toutefois, le premier peintre de Louis XIII choisit le thème le plus favorable d’entre tous pour peindre la sexualité la plus audacieuse possible : Loth et ses filles.

VOUËT, Loth et ses filles, 1633, huile sur toile, 160X130 cm, Strasbourg, musée des Beaux-Arts – Palais Rohan

 

            Au Palais Rohan de Strasbourg, le Musée des Beaux-Arts abrite cette huile sur toile grand format de 1633. Loth, enivré par ses propres filles, s’apprête à coucher avec l’une d’elle qui préfère avoir des enfants de son père plutôt que de se donner à un païen. Vouët s’attache à peindre une sensualité calme en apparence, pourtant tout en tension : la jeune fille écarte déjà les jambes pour se donner avec empressement, elle échange un regard complice et ardent avec son père qui a déjà la main posée sur son sein tandis que l’une des sœurs ayant enivré Loth avec sa cruche, scrute la scène dans un voyeurisme satisfait par un sourire en biais. Alors que nous sommes au début de l’attouchement, une prolepse est créée dans le choix des lignes par le peintre. L’enchevêtrement des corps, le mélange de ces jambes emmêlées dans les tissus froissés baignés d’une lumière blonde, préfigurent l’acte sexuel qui va suivre.

            Que ce soit à travers Viau ou Vouët, le XVIIème siècle se révèle alors à nos yeux dans une vision moins sage qu’il n’en avait de prime abord l’air, s’éloignant parfois de la stabilité profonde, maîtrisée et universelle que prône pourtant la mesure du classicisme. Si la Contre-Réforme et la réponse de Garasse avec sa Doctrine curieuse des beaux esprits en 1623 tentent de masquer l’existence de ces mœurs légères, il est encore possible aujourd’hui de reconsidérer le début du Grand Siècle avec un œil nouveau… et parfois bien frivole !

 

Laureen Gressé-Denois

 

Nota Bene : Pour ceux avides de continuer leur lecture du Parnasse satyrique, la première édition se trouve entièrement numérisée ici, sur le site de la BNF.

L’intimité vue par les illustrateurs

« Un bain de folie », @Petites Luxures, 2020

 

Les sorties en couple, les plaisirs solitaires ou encore les moments seuls passés à deux : voilà quelques-uns des sujets de prédilection des illustrateurs français. Ils représentent l’intimité avec beaucoup de subtilité mais aussi avec des techniques très originales.

 

💗Les jeux de mots sensuels de Petites Luxures💗

Des feuilles de carnet et de l’encre noire, c’est tout ce dont Petites Luxures a besoin pour ses scènes érotiques. Elles sont toujours accompagnées d’un jeu de mots subtil qui nous aide à entrer un peu plus dans les illustrations. Quant aux scènes, elles sont particulièrement variées : des femmes enlacées, un dîner aux chandelles ou un plan à trois torride, Petites Luxures explore toutes les facettes de l’intimité. C’est un véritable kaléidoscope amoureux que nous propose l’artiste.

 

✏️ L’esquisse amoureuse d’Estine Coquerelle ✏️

Loin du style très épuré et élégant de Petites Luxures, les illustrations d’Estine Coquerelle sont imprégnées de bien plus de réalisme et de douceur. Elle s’inspire de sa vie de tous les jours, aussi bien des personnes qu’elle côtoie que de son reflet dans le miroir. Grâce à ses illustrations, elle nous immerge dans l’intimité des corps, dans les étreintes charnelles des couples, dans les baisers passionnés, mais aussi dans la volupté des corps, faisant de ses œuvres une ode à l’amour et à la beauté des corps.

 

 

🎆La Corée du Sud rêvée de Sehee Chae 🎆

L’intimité, c’est aussi en dehors du couple et du confort de son chez-soi. C’est la routine de chaque jour dans les transports, le regard que l’on porte sur les autres et sur ce qui nous entoure. Et c’est justement dans cet aspect de l’intimité que l’artiste sud-coréenne Sehee Chae nous entraîne. Elle nous guide dans les rues de Séoul, à travers un quotidien simple, constitué de sorties entre amies, de paysages urbains et de gastronomie coréenne.

 

👱🏻‍♀️ L’anatomie fantaisiste de Lucy Pass 👱🏻‍♀️

Plutôt que de se pencher sur le quotidien des gens, Lucy Pass s’intéresse à leur anatomie. Elle peint des visages parfois incomplets, ou même seulement une lèvre ou un œil. Pourtant, ces fragments d’individus sont terriblement vivants. Ils racontent une histoire, des rêves, des peurs, des attentes. Les portraits peints incomplets de Lucy Pass nous invitent à deviner l’intimité des autres et à chercher à voir au-delà des apparences.

🧶Les portraits de fils noués de Cayce Zavaglia🧶

Certains artistes développent des techniques originales. C’est le cas de Cayce Zavaglia qui ne dessine qu’avec des fils. Ses portraits sont réalisés à partir de milliers de fils particulièrement fins qu’elle croise et noue entre eux. Ses broderies sont comme des peintures hyperréalistes. Cayce Zavaglia représente ses modèles tels qu’ils sont, avec leurs particularités et leurs imperfections, à l’aide d’un coloris délicat et captivant.

 

 

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Anne Aumont