Hérald’Hic! – Dodge : un blason très explicite … ou pas !

Armes des Dodge – A Complete Guide to Heraldry, Arthur C. Fox-Davies, 1909

          En voyant ces armes, les lecteurs attentifs ne pourront que se rappeler celles du condottiere Bartolomeo Colleoni, présentées dans notre numéro Royal de novembre dernier, et s’ornant de trois magnifiques génitoires. Bon d’accord : trois « magnifiques » paires de couilles. Certes, il est vrai que nous n’en sommes pas loin avec ce blason « Fascé d’or et de sable, à un pal de gueules chargé d’un sein de femme distillant des gouttes de lait d’argent ». Cette rubrique était déjà si explicite à l’époque … Enfin contrairement à ce que voudraient peut-être les plus lubriques, nous n’analyserons pas en long en large et en travers le sein représenté, mais nous demanderons plutôt pourquoi il se trouve ici. Nous sommes une rubrique (presque) sérieuse quand même !

          La famille Dodge, très ancrée aux États-Unis, où elle fonda la marque de voitures de luxe du même nom (dont le symbole est une tête de bélier … dommage), est en vérité originaire du comté de Chester, au Nord-Ouest du royaume d’Angleterre. Un dénommé Peter Dodge y est recensé à Stopworth (actuelle Stockport) sous le règne d’Édouard Ier, roi d’Angleterre de 1272 à 1307.
Mais intéressons-nous à cette première apparition du nom Dodge, qui est aussi la première mention de leurs armes étranges. Une copie du document en question, datant de la « 34e année du règne d’Édouard Ier » (soit 1306) en vieux normand, se trouve à l’England’s heraldic library. Il y est indiqué que le dénommé Peter Dodge reçoit les armes précédemment décrites en récompense de ses services pour le roi lors de son invasion de l’Écosse contre son royal vassal John Balliol en 1296, notamment lors des sièges de Berwick et Dunbar.
          À partir de ce document (dont je n’ai pu voir aucune photo), les Dodge suivants ont proposé de nombreuses interprétations pour ce meuble étrange, et à ma connaissance unique en héraldique. Il aurait pu s’agir, car ce sein est considéré par eux comme « le symbole par excellence du secours »(1), d’un homme ayant donné du bétail laitier à l’armée du roi, ou ayant aidé à la logistique de la campagne en Écosse. Une autre hypothèse, moins symbolique quoique moins vraisemblable, fait d’une femme Dodge la nourrice des enfants d’Edouard Ier.

 

          Mais il faut toujours se méfier de ce type d’interprétations en héraldique. La signification d’un meuble ou d’une composition est toujours malaisée à découvrir. Et lorsqu’une hypothèse est proposée par des non-initiés au langage secret des armoiries (initiation grandement composée de libations au vin, chants latins sous la pleine lune et imitation du poulet en caleçon dans ma cuisine), elle est souvent peu probable voire carrément loufoque. Enfin ! C’est ainsi que se créent les légendes familiales. Il s’agit néanmoins d’un premier problème avec cette interprétation.
          Le second ? Ce document est sans aucun doute un faux. En tout cas il s’agit de la conclusion d’un débat entre spécialistes sur le forum de l’Heraldry Society of Scotland (fermé depuis). Il serait donc un faux créé pour la Visitation (une sorte d’inspection par les hérauts d’armes britanniques et irlandais dans le but d’enregistrer et de réguler les armoiries sur ces territoires) de 1613, sans doute pour donner une base ancienne à ce blason et accroître la renommée des Dodge. En bref, et comme le présente très bien Richard A. Dodge : « Quelle que soit la signification du symbole inhabituel sur le blason de notre famille, il est perdu dans les brumes du temps. »(2)

 

          Alors ? Si peu explicite le blason des Dodge ? Pourtant il reste une autre piste interprétative, celle des armes parlantes (« canting arms » en bon normand d’outre-mer). C’était le cas des armoiries des Colleoni, donc pourquoi pas des Dodge ? Penchons-nous sur le blasonnement en anglais dans le rapport de la fameuse Visitation de Chester de 1613 : « Barry of six Or and Sable, on a pale Gules a woman’s dugg or breast distilling drops of milk Argent« . « Dugg » donc … prononcé sans doute « deugue » ou « deudje ». Cela n’est pas sans rappeler le nom du porteur de ces armes : Dodge !
          Il faut en effet se souvenir que les principaux moteurs de choix de meubles sont les assonances et les jeux de mots, parfois incompréhensibles aujourd’hui (le mot « dugg » n’est plus très usité actuellement, pour ne pas dire éteint) ! Il s’agirait donc d’armes parlantes à l’assonnance grivoise, au même titre que le blason des Colleoni et au grand plaisir des amateurs de blasons étranges ! 

Armes des Dodge d’après le Burke’s General Armory de 1884 – Création personnelle

          Autre point commun avec les Colleoni : ce choix de meubles a provoqué la désapprobation d’une partie des détenteurs du blason, qui a modifié le sein gouttant en un oeil pleurant des larmes d’or (« an eye Argent weeping and dropping Or« ) correspondant mieux à la morale victorienne, comme on peut le voir dans le Burke’s General Armory de 1884. Ce blason n’est explicite que pour ceux qui le veulent.

 

Raphaël Vaubourdolle

 

(1) « the quintessential symbol of succor« , d’après un article du site dodgefamily.org

(2) « Whatever the significance of the unusual symbol on our family crest, it is lost in the mists of time« , d’après le même article.

Hérald’ Hic! Le cannabis en héraldique ou un bon moyen de se détendre en déconfinement

Il y a bientôt deux ans de cela, en juin 2018, le district de Kanepi en Estonie, nouvellement créé par la fusion de trois autres districts, a adopté un blason … stupéfiant : « De sinople à une feuille de cannabis d’argent ». Confiné, dans l’attente des examens et cherchant désespérément à se détendre par toutes les substances psychotropes possibles (principalement la tisane de mémé, l’huile essentielle de lavande et le visionnage d’une foultitude de blasons), votre humble (et définitivement loufoque) serviteur est parti à la recherche du cannabis en héraldique.

 

Commençons par le blason précité : comment se fait-il qu’un district, qu’une entité administrative, ait pu prendre comme symbole un stupéfiant illégal en Estonie ? Tout simplement car le cannabis est un symbole héraldique tout à fait valable ici : en effet le nom de Kanepi vient du lituanien kanep signifiant … « cannabis ». C’est que cette plante ne se cultive pas seulement dans les placards des petits Jean-Kevin souhaitant se rouler deux ou trois joints pour s’amuser avec ses amis, et a en effet une longue histoire.

En effet, il s’agit d’une des premières plantes domestiquées par l’homme en Eurasie, il y a plus de 10 000 ans, autant comme psychotrope que pour réaliser des fibres textiles, du papier, des cordes, etc. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, avec l’essor des échanges maritimes, la culture du chanvre (autre nom du cannabis, désignant souvent des variétés contenant moins de tétrahydrocannabinol (THC) à l’origine de l’effet psychotrope du cannabis)  devient industriel. Le professeur Serge Allegret, dans Le Chanvre industriel – production et utilisation, coordonné par Pierre Boulloc en 2006, précise qu’à l’époque « Un navire de taille moyenne utilise 60 à 80 tonnes de chanvre sous forme de cordages et 6 à 8 tonnes sous forme de voile, par an. ». Si la France produit elle-même son chanvre, les Hollandais et les Britanniques sont équipés par les manufactures des Pays-Bas alimentées par du chanvre venant de Livonie (les actuels pays baltes, dont l’Estonie).

Kanepi (Estonie)

Blason de Kanepi

Et la petite ville de Kanepi participait à cette production en cultivant le cannabis, d’où son nom, connu dès 1582. Nous sommes donc ici face à des armes parlantes tout à fait valides et, bien que de nombreuses personnes en faveur de ce symbole l’aient sans doute choisi pour rire, parfaitement signifiantes.

D’ailleurs, les Estoniens ne sont pas les seuls à arborer l’insolente cannabacée (famille à laquelle appartient aussi le houblon1) sur leurs blasons de villes. Ainsi, bien que le symbole paraisse plutôt récent dans l’héraldique française, il est loin d’y être anodin ! En raison de la grande production de chanvre français, notamment encouragée par Colbert, nombres de communes portent un nom en lien avec le cannabis … et les armes parlantes assorties.

 

Chennevières-sur-Marne (Val-de-Marne)

Blason de Chennevières-sur-Marne

C’est notamment le cas de Chennevières-sur-Marne, dans le Val de Marne, sur le RER A. Cette ville, appelée Canaveriae dès 1163, porte un nom provenant du latin cannabria désignant une zone de culture du cannabis. Le blason de la commune, « De gueules au plant de chanvre d’argent fruité d’or mouvant de la pointe, au chef d’azur soutenu d’une divise ondée d’argent et chargé de deux clefs d’argent passées en sautoir accostées de deux fleurs de lis d’or », a ainsi été adopté en 1940.

 

 

 

Chennevières-lès-Louvres (Val-d'Oise)

Blason de Chennevières-lès-Louvres

Plus récemment et pour les mêmes raisons, la commune de Chennevières-lès-Louvres, dans le Val d’Oise, a adopté en 2007 un blason « D’or à la branche de chanvre feuillée de sinople, au chef tiercé en pal aux 1 et 3 d’azur à la fleur de lis d’or et au 2 de gueules au lion d’argent ».

De même, Echenevex dans l’Ain porte depuis 1992 des armes « De sinople à trois chènevis d’or, au chef cousu de gueules chargé d’une montagne d’or surmontée d’une lame de scie du même posée en fasce ». Le chènevis étant la graine du plant de cannabis.

 

 

Virlet (Puy-de-Dôme)

Blason de Virlet

Enfin, de nombreuses communes portent sur leurs armes (mais sans traces dans leur nom) ce passé agricole particulier. C’est le cas par exemple de Virlet, dans le Puy de Dôme, dont les armoiries sont « D’azur à la croix d’argent chargée en coeur de deux branches de chanvre de sinople posées en chevron renversé, cantonnée au 1 d’un lion d’or, au 2 d’une roue d’argent, au 3 de deux fasces ondées d’argent et au 4 d’une crosse d’or passée en sautoir avec une bêche d’argent emmanchée d’or le fer en bas et surmontées d’une couronne du même ».

 

 

Pour conclure, nous pourrions nous interroger sur la vision que nous portons à certains meubles héraldiques. La prise comme armoiries par Kanepi d’une feuille de cannabis a provoqué l’indignation de certains de ses habitants du fait de notre vision contemporaine de cette plante, due aux dégâts importants qu’elle cause en tant que psychotrope. Pour autant il s’agit d’un choix tout à fait pertinent d’un point de vue héraldique du fait de l’histoire de cette commune. Aussi, comme le dit si bien la devise de Chennevières-sur-Marne, cette ville est « Fidelis solu ut praeterito » (« fidèle à son sol et à son passé »).

Raphaël Vaubourdolle

1 D’où les nombreuses bières au cannabis brassées partout dans le monde dans les dernières années.

Héral’Hic – Un drôle d’oiseau de province

Blason

Blason de l’Aunis

 

Pour le numéro Paysan, on va parler de chez moi, détenteur en titre du fameux Trône de Bouse -c’est comme le Trône de Fer mais en moins coupant et en général on n’extermine pas des familles ou des villes entières pour se l’accaparer ! Et oui chers camarades, quoi de mieux que « l’évêché le plus crotté de France » – merci Monsieur le cardinal de Richelieu- pour illustrer cette thématique ? Bon en vérité nous n’allons pas parler du Sud-Vendée et du diocèse de Luçon mais plutôt de son voisin de La Rochelle, siège du gouvernement de la province royale la plus petite du Royaume de France, l’Aunis !

En effet, quel MAGNIFIQUE blason que celui de l’Aunis :  “De gueules (rouge) à une perdrix couronnée d’or.” Une perdrix … UNE P***** DE PERDRIX ! Mais pourquoi !? POURQUOI !?!?

Bon Billy calme toi -comment ça c’est moi qui ne suis pas calme ! ET MA MAIN DANS TA GUEULE ELLE EST CALME, ELLE !? En tout cas, une chose est sûre, elle marque rouge (#blaguedheraldiste).

Bon vraiment maintenant calmons-nous tous -oui toi aussi Billy ! Tu vas vraiment finir par me faire sortir de mes gonds là !- et cherchons ensemble une explication. En effet, il existe peu d’occurrences de l’usage dans la perdrix en héraldique (bien qu’elles existent chez les Guyonnet, les de Rambouillet, etc…) et pour ces occurrences, peu de sources sur une origine connue du choix de ce meuble -en bref, un truc sur un blason, sauf certaines figures géométriques dites pièces honorables, mais on reverra sans doute ça dans d’autres blasons. Ainsi, tout ce que l’on sait sur l’origine de ces armes c’est qu’elles ont été enregistrées pour la première fois en 1696 pour le gouvernement de La Rochelle, et donc la province de l’Aunis.

Voilà voilà ! On se retrouve la prochaine fois pour un autre blason et … Non je plaisante les enfants, bien sûr que l’on va chercher une explication capilotractée ensemble ! Mais oui ! Vous m’avez pris pour qui vous ?!

Anciennes provinces de France

Carte du Royaume de France avec les 36 gouvernements généraux en 1789.

Déjà, la couronne. Il existe bien une perdrix royale dans la nature (alectoris graeca -#taxonomicorgasm) et son vrai nom vernaculaire est perdrix bartavelle. Malheureusement, elle ne vit qu’à des altitudes dépassant 1 000 mètres, ce qui la rend difficile à rencontrer dans une province dont le point culminant est de 60 mètres -ne vous moquez pas. Peu probable donc. Une autre explication, plus logique, pourrait être trouvée dans la création de la province. Terre des ducs de Poitou depuis le IXe siècle, la région tombe dans le giron royal à la mort d’Alphonse de Poitiers en 1271 avant d’être élevée en province par séparation du Poitou (en 1373) et de la Saintonge (en 1374) par Charles V. De là donc, sans doute, la couronne chapeautant l’emblème d’une ville élevée en gouvernement par le roi. Et ce d’autant plus qu’elle sera le principal siège du parti huguenot éradiqué lors du siège de La Rochelle gagné par les troupes royales en 1628. Une manière pour la province de se racheter ? Pour le gouverneur en poste d’asseoir le pouvoir capétien sur la cité ?

Maintenant, pourquoi une perdrix ? Peut-être  que l’étymologie pourrait nous aider ici. En effet, l’Aunis est désignée au VIIIe siècle pagus Alnensis, appellation dérivée en pagus Alienensis ou même en Castrum Alionis (qui devient Châtelaillon), pour le reste l’étymologie plus précise de ce nom propre est encore controversée. Or souvenez-vous, le taxon de la famille des perdrix -je savais que ça me servirait un jour ! Il faut suivre les enfants !- est Alectoris -bon certes, pas pour TOUTES les perdrix mais pour les autres c’est Perdix, donc c’est moins intéressant. Ce qui pourrait nous amener à la perdrix rouge, qui vit, entre autres, dans l’Ouest de la France, appelée aussi Alectoris rufa. Donc ça passe ! Il y a peut-être une étymologie commune ! Car certes, le taxon Alectoris provient du grec alektor (“coq”) qui a donné en latin alectorius ou même alium (aussi orthographié allium qui signifie dans la plupart des cas “ail” (pour autant dans ce cas, allium vient du grec aglis, de même signification -oui je sais c’est compliqué) mais apparemment aussi parfois “perdrix”, ne me demandez pas pourquoi).

Et là OH MON DIEU ! TOUT EST LIÉ ! Car s’il est peu probable que le terme Aunis soit issu du latin alium, cela aurait pu donner des idées à Jean II d’Estrée, gouverneur de La Rochelle de 1692 à 1701 sous la direction duquel le blason qui nous intéresse depuis le début de cet article se retrouve pour la première fois. Ce fin lettré issu d’une des plus grandes familles de France, cherchant un blason pour sa province a peut-être cherché le terme latin (langue souvent maîtrisée par l’aristocratie) le plus proche du nom Aunis et peu emballé à l’idée de porter sur cet écu une gousse d’ail -ce qui, soit dit en passant, aurait été encore plus drôle et m’aurait permis tout autant de traiter de ces armoiries dans cette rubrique- aurait porté son choix sur la perdrix en prétextant une sombre histoire de synonymes.

Et bien en voilà une explication satisfaisante ! Ce n’est peut-être pas la vraie, mais au moins elle tient la route -mais si Billy, mais si … cesse d’être désobligeant s’il-te-plaît. Sur ce, et avec la sensation du devoir accompli, bise à dextre et à senestre !

Raphaël Vaubourdolle