Le Billet Neuchâtelois – Horloge et chocolat, mythe et réalité dans les musées suisses

     

          Voici un mois maintenant que j’ai posé mes valises en terre helvétique. Opportunité en or permise par l’École du Louvre pour faire mon Master 1 à l’étranger, me voici à Neuchâtel le temps d’une année scolaire. Au programme : de précieux mois d’exploration, de remises en question, de nouvelles idées et d’inspirations pour goûter à la muséologie suisse, parfois différente, semblable et complémentaire de nos modèles français. Depuis Neuchâtel, je continue à ouvrir des boîtes avec la plume du journal de notre chère École pour vous livrer mes expériences, mes questions, mes étonnements, mes enrichissements. Bien loin de moi l’idée de jouer les George Duroy avec une rubrique montée de toute pièce  comme les « Souvenirs d’un ancien chasseur d’Afrique » ! Ici, je souhaite vous partager mes instants de Française vagabonde en terre nouvelle, malheureusement trop méconnue, qui peut pourtant tant nous apporter dans notre domaine et bien d’autres ! 

          Dès ma rentrée à l’Université, je pousse les portes du premier musée qui croise ma route : celui d’Art et d’Histoire de Neuchâtel. Au bord du lac, retrouver un musée est comme pénétrer dans une maison que l’on reconnaît avec chaleur et réconfort tout en ayant le cœur palpitant à l’idée de découvrir de nouveaux trésors visibles nulle part ailleurs. Un panneau attire derechef mon regard en haut du splendide escalier d’honneur : « Choc ! Suchard fait sa pub ! ». Une exposition ! Quelle bonne idée de commencer ma vie d’apprentie muséologue voyageuse ainsi ! Je pénètre alors dans l’aile ouest, attirée par ces images de chocolat un peu partout… Je me pose alors cette terrible question : nos clichés étrangers sur la Suisse seraient-ils donc fondés ? Comment sont-ils nés et pourquoi sont-ils si tenaces encore dans nos esprits ? J’erre médusée entre les panneaux de l’exposition, le ventre gargouillant à moitié (c’est cela d’être gourmande) et les yeux brillants de curiosité. Deux cents affiches se placardent partout pour cent soixante-dix années d’industrie chocolatière. Suchard, Milka, Toblerone…Miam !

 

          Tous sont nés ici, à Neuchâtel. La légende est donc bien vraie : le chocolat suisse ne serait pas qu’un coup marketing, il a bien son berceau en Helvétie. Une partie de l’exposition me retient alors particulièrement : comment le mythe chocolatier est né dans les esprits étrangers ? Au début du XXème siècle, la maison Suchard commence à établir ses premières fabriques à l’étranger pour commencer à vendre à l’international. Le principal client est l’Angleterre mais les Suisses exportent aussi en France, en Allemagne et en Autriche. Une publicité toute particulière est alors adaptée, pour provoquer la consommation de ces nouveaux clients. Pour cela, quoi de mieux que s’appuyer sur l’image explicite qu’ont les étrangers de la Suisse ? Avec l’industrie du tourisme montagnard s’étant développée dans au XIXème siècle, l’Helvétie n’a pas à chercher bien loin comment appâter les autres pays. Et voilà comment le chocolat passe aux paysages alpins, aux figures de vaches gardées par des armaillis (berger typique des cantons de Fribourg et de Vaud) sur un fond escarpé aux enneigées cimes. Peu à peu, la matière même du chocolat va s’effacer derrière l’emblème de la qualité du lait alpin. Ah et pour répondre à cette interrogation de toujours, pourquoi la vache Milka est violette, c’est à cause de l’agence publicitaire  Young & Rubicam de Francfort qui, en 1972, change le bovin pour une vache de race Simmental avec des taches mauves… tout simplement pour être mieux repérée dans les rayons de vente ! Sacrés Suisses… ! 

 

          Autre excursion tout à fait intéressante lors de ces deux premiers mois : le musée jurassien d’Art et d’Histoire de Delémont. Pour leur exposition permanente, le musée décline son parcours en sept directions, dédiées au « sept clichés capitaux » explicites que le visiteur peut avoir sur le Jura suisse. Le circuit « La décolleteuse » est particulièrement percutant car il s’attarde sur la deuxième grande image mythique de la Suisse : l’horlogerie. Les Suisses, très réputés dans ce domaine, ont un patrimoine technique et industriel fort. Dans ce parcours par exemple, sont mentionnés les débuts des artisans horlogers au XVIIème siècle, travaillant sur leurs établis à la lumière naturelle du jour. La perfection du temps a donc atteint ses lettres de noblesse dans l’arc jurassien jusque sur les berges du lac de Neuchâtel… Cette dernière, Le Locle, La Chaux-de-Fonds, Le Fleurier, Saint-Imier sont des lieux incontournables pour arrêter l’aiguille et contempler un moment les prouesses techniques des montres.

          Le Locle et la Chaux-de-Fonds, près de mon Université, sont d’ailleurs des villes très frappantes pour comprendre combien l’horlogerie faisait vivre leurs habitants. De grandes maisons y sont présentes comme Tissot, Ulysse Nardin, Jean Richard, Zenith, Vulcain, Perrelet, Girard Perregaux, Corum, Eberhard & Co, Festina, Jaquet Droz. Un bon paquet de mécanismes allez-vous me dire… L’urbanisme en est le reflet : les habitations s’alignent dans un plan rectiligne aux multiples croisements, régularité singulière, hors du temps. L’UNESCO les a mêmes classées au patrimoine mondial. En effet, avec les siècles, l’industrialisation des métiers s’est développée, suite à l’Exposition universelle de 1876 à Philadelphie, où les Helvètes découvrent que la mécanisation peut être adaptée à leur domaine. Le reste de l’exportation, de la publicité à l’étranger, ont fait le reste pour garantir le succès international de la Suisse dans le monde horloger.

          Outre le fait de rendre hommage à ce patrimoine technique, le musée de Delémont a véritablement cherché à bien avertir le visiteur que le Jura, et la Suisse par extension, ce n’est pas que les horloges et le chocolat, mais bien plus ! À la fin du parcours, une grande salle dévoile un accrochage surprenant où sont fixés tous les objets et marques nés dans le Jura, nationalement et internationalement connues, alors que nous ne savons pas toujours tous qu’ils sont originaires d’ici. La Suisse c’est ceci et cela. Oui ! mais pas que…

 

          Somme toute, la Suisse est donc pleine d’adorables clichés, aussi truculents que  bien souvent véridiques. Si les objets, la gourmandise et les paysages sont des pièces maîtresses de ces mythes pas si imaginaires que cela au final, les habitants ne sont également pas épargnés. Chose extraordinaire ici, quand j’en parle avec mes collègues de l’Université, ils me sourient, en rient même, et confessent que beaucoup de ces images sont bien réelles. Leur humour est franc, rien ne semble les outrager, tout est pris avec une légèreté à bon escient. À défaut de pouvoir vous emmener avec moi dans mes expéditions muséales à la recherche de ses clichés et de pouvoir aussi en rire avec les locaux, je peux vous proposer deux sketchs (finir par une note d’humour est délectable quand on aborde ce genre de sujet).  Le premier lien que je vous propose en est un de Marie-Thérèse Porchet, née Bertholet : un personnage caricatural créé et incarné par l’humoriste genevois Joseph Gorgoni. Très connue ici, cette petite dame aborde avec un point de vue suisse romand (la Suisse francophone) sa vision de ses voisins helvètes alémaniques. Le tout dans une leçon de géographie sur la Suisse qu’elle a même donné à Paris lors d’une tournée de spectacles à l’étranger.

 

 

          Enfin, le dernier sketch donne un point de vue français sur la Suisse par l’humoriste Djal lors d’une des éditions du Montreux Comedy Festival (un grand festival international d’humour très connu qui se tient chaque décembre à Montreux, dans le canton de Vaud). Humour plus cru, les clichés sont poussés à leur extrême, ce qui rend les situations plus burlesques encore. À prendre au second degré, évidemment… autour d’un bon chocolat chaud !

 

          En reparlant de chocolat ! Petite information pour ceux souhaitant visiter l’année prochaine Neuchâtel (vu qu’avec le confinement français c’est maintenant fichu), sachez qu’il y a toujours un week-end en novembre où se tient annuellement le traditionnel festival Chocolatissimo (si j’étais un peu vache -Milka- je vous enverrais des photos!). Cette année, c’était du 7 au 14 novembre à Neuch’ (comme on dit ici) : ventre rebondi et moustaches chocolatées garantis (je confirme !) ! Allez, un petit aperçu pour vous allécher en cliquant ici

 

          Armez-vous de rires, buvez votre chocolat chaud, rêvez des grands alpages et n’hésitez pas à découvrir dès que vous le pouvez, cet incroyable pays ! Je pense d’ailleurs pouvoir vite vivre de nouvelles surprises concoctées par l’Helvétie. La suite au prochain épisode… Je vous dis à très bientôt pour un nouveau Billet Neuchâtelois * ! Grüetzi ! Tchô ! **

 

Laureen Gressé-Denois

 

* Même à l’étranger, on a tous quelque chose en nous de Monsieur Patrimoine !

** « Salut ! » respectivement en suisse allemand et en suisse romand

Laureen Gressé-Denois

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