Saint Maximilien prêche aux edliens

(Cette interview date de 2009, publiée dans le deuxième numéro du Louvr’boîte et remise à l’honneur en ce mois de septembre après la nomination de Maximilien Durand au poste de conservateur du nouveau département des arts de Byzance et des Chrétientés d’Orient du musée du Louvre.)

 

Trois années dans le même amphithéâtre obscur, à discerner vaguement des silhouettes professorales se découpant sur d’immenses clichés. A écouter des voix surtout, qui défilent et enrobent un discours plus ou moins palpitant. Il y en a que l’on attrape au vol et que l’on retient. Ce timbre velouté par exemple qui, de Baouit à Byzance, nous entraina à travers les méandres d’une légende chrétienne peuplés de vierges folles, de païens concupiscents, et de saints débonnaires. Derrière la voix, l’homme : Maximilien Durand. Plutôt jeune. Plutôt charmant aussi. Et doté d’un charisme et d’une éloquence naturelle qui nous font oublier sa pauvreté capillaire.

Rencontre avec celui qui danse sur les ponts dans son bureau du musée des arts décoratifs. Un ange passe…

 

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

En fait, j’ai fait l’Ecole du Louvre, juste après le bac, premier et deuxième cycle, et en même temps j’ai fait une fac de lettres classiques à la Sorbonne. Ensuite j’ai fait un DEA à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. J’ai travaillé au Louvre pendant la muséo. J’avais été engagé au département égyptien à la section copte pour traduire des manuscrits coptes, dans la perspective de faire un catalogage exhaustif du fond de manuscrits, donc identification des textes, traduction, reconnaissance des manuscrits d’origine et des autres fragments dispersés dans les autres collections. Cela a duré pendant presque quatre ans.

Après, pendant un an, j’ai été commissaire d’une exposition qui a eu lieu à Rouen d’abord, puis à Roanne et enfin à l’Institut du Monde Arabe à Paris. Il y a eu un an de préparation intensive pour cette exposition qui s’appelait Egypte, la trame de l’histoire et qui présentait des textiles pharaoniques, coptes et islamiques.

Ensuite, j’ai travaillé quatre ans à l’Institut National du Patrimoine au département des restaurateurs. J’étais chargé de l’accompagnement pédagogique des étudiants de dernière année pendant leur mémoire, de suivre notamment tout le travail d’élaboration du mémoire depuis la mise en place du plan jusqu’au suivi bibliographique, relecture…J’étais chargé aussi de tout ce qui était production écrite des étudiants, donc tous les rapports de restauration qu’ils réalisaient au cours de leur scolarité.

Ensuite, j’ai travaillé deux ans comme directeur scientifique de Patrimoine Sans Frontière, qui est une ONG qui intervient dans les pays en sortie de crise, pour la restauration du patrimoine puisque le but de cette association est de considérer que le patrimoine est un moyen pour les nations qui ont subi des régimes politiques très douloureux, des catastrophes naturelles ou des guerres, de se reconstruire. Quand on a tout perdu, il reste le patrimoine, l’identité culturelle et si on laisse ça se perdre, les nations se retrouvent vraiment anéanties. Donc on intervient dans des régions comme l’Albanie, La Biélorussie, Madagascar, le Liban, le Cameroun…

Et depuis le mois de juin (2009), je suis responsable de tout ce qui est conservation préventive et restauration pour les quatre musées des Arts Décoratifs : le musée des Arts Décoratifs, le musée de la Mode et du Textile, le musée de la Pub et le musée Nissim de Camondo qui est le seul à ne pas être à Rivoli mais vers le Parc Monceau et qui est un hôtel particulier du début du XXe avec une énorme collection du XVIIIe.

Sinon, j’enseigne à l’Ecole depuis que j’ai 19 ans, d’abord comme chargé de TDO…

 

C’était une rumeur qui circulait, donc vous la confirmez ! Chargé de TDO à 19 ans c’est possible ?

En tout cas, c’était possible à l’époque ! J’ai fait des TDO pendant quelques années, j’ai fait aussi des TP pour le cours d’iconographie pendant deux ou trois ans et l’HGA depuis 8 ans.

 

Vous faisiez des TDO pour l’archéologie chrétienne et l’iconographie ?

Non, je ne faisais que les TDO d’archéologie chrétienne. Et j’ai suivi les deux cours organiques en tant qu’élève à l’Ecole et en plus, de l’épigraphie copte qui a fait que j’ai été engagé au Louvre.

 

Vous étiez donc en muséo à 19 ans…

Oui mais c’est logique, j’ai passé mon bac à 17 ans, je suis donc entré en première année à 17 ans, en deuxième année à 18 ans et en troisième année 19 ans. Et je n’avais pas encore 20 ans en entrant en quatrième année…

 

Logique peut-être mais ça sonne précoce quand même… (NdlR qui sont en 2e et 3e années à 20 ans…). Une question qui intéressera sans doute les élèves de l’Ecole : quel edlien étiez-vous ?

Alors, je n’étais pas le même edlien pendant les différentes années de ma scolarité. En première année j’étais un edlien un peu largué, très content d’être au Louvre, émerveillé par tout ce qu’on voyait, content d’aller dans les musées ; un peu intrigué par les collections d’antiquités nationales, un peu effrayé par les collections d’archéologie orientale, passionné par les collections antiques… Je me suis plutôt réveillé en fin d’année en me disant que c’était bien beau de profiter de toutes ces belles choses mais qu’il fallait peut-être aussi les assimiler. Et à partir du moment où j’ai compris qu’il fallait quand même bosser, je me suis mis à travailler beaucoup, et ce qui était vraiment un réel plaisir parce que ça me passionnait.

Après, en deuxième année, j’étais très investi mais pas forcément physiquement car je commençais un double cursus à la fac. J’essayais donc de jongler entre les deux, un peu rassuré par les résultats de première année qui n’avaient, finalement, pas trop mal marché. Puis en troisième année, j’étais plus du côté de la fac et donc moins physiquement à l’Ecole. Et en quatrième année, en muséologie, j’étais très content de découvrir les questions sur la conservation et la restauration que finalement je trouvais plus pertinentes que les questions de style… Et ça m’ouvrait des portes insoupçonnées ; portes que je commençais aussi à découvrir au Louvre puisque j’ai commencé à y travailler à ce moment là. Je travaillais dans les réserves, avec les restauratrices, de textiles notamment, et comme elles parlaient beaucoup en travaillant, je les faisais parler de leur travail. J’étais assez fasciné par tout ça. Je pense que c’est de là qu’est venue ma passion pour la restauration.

 

Et justement, pendant ce deuxième cycle, quel a été votre sujet de mémoire ?

J’ai choisi un sujet de mémoire qui essayait d’allier plusieurs de mes obsessions. J’étais inscrit en conservation préventive, restauration. Je voulais travailler sur de l’orfèvrerie, que ce soit religieux et si possible, qu’il y ait des reliques impliquées dans l’affaire. J’avais déjà une petite idée en tête, puisque j’avais très envie d’aller à la cathédrale de Troyes où j’étais sûr qu’il serait possible de retrouver un textile byzantin dont on parlait dans les textes et qui enveloppait les reliques de sainte Hélène d’Athyra rapportées de la IVe croisade. Un fragment avait échappé à la Révolution mais personne ne l’avait vu depuis. J’ai donc choisi un sujet qui était : « La conservation de l’orfèvrerie dans les trésors d’églises, les exemples des reliquaires en argent dans les cathédrales de Troyes et de Sens ». Cela m’a donc permis de faire ce que je voulais et d’obtenir l’autorisation d’ouvrir le reliquaire dans lequel était censé être ce tissu, et effectivement j’y ai trouvé un fragment de tissu de quelques centimètres avec un décor en fils d’or très exceptionnel d’époque Comnène.

Mais mon sujet traitait plus de la conservation préventive de l’argent et le problème que cela pose pour des objets qui sont à la fois des objets d’usage et des objets d’art puisque les reliquaires, notamment quand ils contiennent des reliques, sont toujours vénérés. Ils doivent donc être présentés non seulement au public mais aussi au fidèle qui le souhaiterait. Toute la problématique des trésors d’églises et leur mise en exposition m’a beaucoup intéressé, et celle du métal qui, par nature, se dégrade surtout dans une atmosphère changeante, peu contrôlée, comme c’est le cas dans les trésors églises qui sont généralement des espaces qui ont de grandes variations climatiques et d’hydrométrie…

 

Vous avez toujours été intéressé par l’enseignement ? Comment êtes vous devenu professeur d’HGA ?

Oui, l’enseignement m’intéressait et il se trouve que l’on m’a proposé d’enseigner à l’Ecole. J’ai pensé que c’était une grande chance d’autant que j’étais très jeune, donc je n’en menais pas très large au début ! D’ailleurs le premier groupe d’élève que j’ai eu en TDO ne m’a pas identifié comme étant le professeur quand je suis arrivé. J’ai dû leur montrer mon badge. J’étais très stressé ! Et à la fin quelqu’un est venu me voir en me disant que ce n’était pas la peine de stresser comme ça et que c’était très bien.  Je leur ai dit que c’était mon premier TDO et ils m’ont répondu « oui, on avait bien vu ! ».

En tout cas, je trouvais qu’enseigner à l’Ecole du Louvre, malgré des contraintes très grandes, c’est-à-dire étudier des périodes importantes sur des heures de cours restreintes, était un challenge très intéressant. Par ailleurs, essayer d’intéresser un amphi entier à une matière qui n’est pas forcément très connue est assez rock’n’roll au départ ! Mais j’aime bien les challenges en général !

 

Est-ce que vous trouvez que l’enseignement à l’Ecole a évolué entre le moment où vous étiez élève et aujourd’hui ?

L’enseignement, je ne sais pas. En tout cas, l’Ecole a beaucoup évolué, et en bien je trouve. Je suis représentant des professeurs au Conseil des Etudes et de la Recherche et j’essaye de dire à chaque fois à vos collègues délégués de vous dire que vous avez beaucoup de chance aujourd’hui ! Je trouve que l’Ecole a vraiment bien évolué, vous recevez un enseignement qui est peut-être plus complet que celui que nous recevions.

D’abord des cours ont été créés, et là je prêche un peu pour ma paroisse mais le cours d’iconographie n’existait pas par exemple, mais aussi les cours de techniques ou d’histoire des collections. Le fond a été donc très fortement remanié. Des enseignements se sont développés, je prêche encore une fois pour ma paroisse, mais ma matière, quand j’étais étudiant, c’était trois séances en première année pour faire tout l’art paléochrétien et tout l’art byzantin. Il y a plus de place accordée à cette matière, et à d’autres aussi ! Les liens avec l’étranger se sont vraiment développés. Les publications de l’Ecole s’ouvrent aussi de plus en plus aux étudiants, le travail des élèves est beaucoup plus valorisé.

Je crois que ce qui n’a pas changé c’est l’implication des professeurs. Quand on enseigne à l’Ecole, c’est qu’on aime la maison et qu’on travaille dans l’intérêt des élèves puisqu’on voit toujours des élèves motivés même si c’est une voie difficile avec peu de débouchés…

 

Merci de nous le rappeler…

Non mais je n’ai pas dit qu’il n’y avait pas de débouchés, seulement « peu » … Mais ça s’arrangera dans les années qui viennent ! Il faut espérer !

 

Il y a des professeurs que vous avez eu élève qui sont toujours présents à l’Ecole ?

Agnès Benoit, Danielle Elisseeff, Jean-Luc Bovot et j’en oublie probablement…

 

Comment votre regard sur eux a-t-il évolué en passant d’élève à professeur ?

Il a forcément évolué puisqu’ils sont devenus des collègues. Par exemple aux Arts Décoratifs, l’une des conservatrices qui a un bureau juste à côté de moi est Anne Forray-Carlier qui donnait les cours de XVIIIe quand j’étais élève. Evidemment je n’ai pas du tout les mêmes rapports avec elle aujourd’hui que quand j’étais étudiant. J’appréciais beaucoup ses cours et je l’apprécie beaucoup en tant que collègue. C’est la même chose pour Agnès Benoit, dont je reconnaissais la méthode et la rigueur et en tant que collègue elle est pareil, c’est quelqu’un avec qui il est agréable de travailler.

C’est le regard que l’on porte sur soi qui évolue plutôt que le regard qu’on porte sur l’autre. L’idée qu’on a de son professeur, même si elle est très lointaine et très fantasmée, est une idée qui va devenir plus objective avec le temps, mais qui reste la même dans les grandes lignes. C’est l’image qu’on a de soi au fur et à mesure qu’on se professionnalise qui évolue. Donc les rapports ne sont pas les mêmes.

 

Justement en parlant d’image, comment pensez-vous que les élèves vous perçoivent en cours ?

Je n’en sais rien du tout ! C’est plutôt à vous de me répondre !

 

Vous avez bien une petite idée ?

Non je ne sais pas… En fait je remarque une ou deux choses : il n’y a pas trop de chahut dans l’amphi, ce qui est plutôt bon signe. Après je ne fais que des apparitions éclaires à l’Ecole et puis, à vrai dire, ce n’est pas tout à fait la question qui me préoccupe. Ce qui m’intéresse, c’est de faire un cours que j’imagine être utile et pédagogique, dire l’essentiel dans le moins de temps possible, et essayer d’ouvrir des perspectives. Pour le cours d’icono, c’est d’essayer de montrer qu’une œuvre d’art se regarde de plusieurs façons différentes.

Après, ce qui m’intéresse est de savoir si ce discours à une portée. Cela, je le mesure avec les copies, et j’ai l’impression que les élèves jouent le jeu. Alors, ceux qui ne jouent pas le jeu, tant pis, c’est leur choix. Mais avec ceux qui jouent le jeu, le jouent vraiment, il y a vraiment un échange. Après vous dire comment ils me perçoivent, je n’en sais rien… Ce qui est sûr, c’est que quand je croise des anciens élèves, je ne me fais pas cracher dessus !

Mais j’entends quand même des choses, je sais que j’ai la réputation d’être sévère, je l’entends souvent. Sévère mais juste… j’espère !

 

Et votre point de vue là-dessus ? Vous pensez que vous êtes vraiment sévère ?

Non, je pense que je suis exigeant, ça c’est sûr ! Mais je me rends compte en jury qu’on est trois professeurs à avoir des notations qui sont toujours à peu près calées. On a quasiment toujours les mêmes avis sur les étudiants, sauf cas exceptionnel. Et effectivement, c’est une question d’exigence. Après, je pense que je pourrais être beaucoup plus laxiste, d’abord ça me prendrait moins de temps pour corriger les copies et j’en ai un certain nombre, puisque j’ai trois amphis entiers à corriger à chaque session, c’est donc beaucoup de temps. Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse.

J’envisage l’enseignement comme un échange, même s’il est bref. C’est donnant-donnant. J’essaye de faire un cours qui se tient, dans lequel il n’y pas trop d’erreur, qui donne une ligne et une structure. J’attends en face que les étudiants ne viennent pas les mains dans les poches, en imaginant qu’ils vont me la faire en racontant n’importe quoi. Moi aussi je peux faire ça, ne pas préparer mes cours, arriver et essayer de vous bluffer mais vous ne serez pas contents. C’est la même chose de mon côté. Et je pense que l’exigence est nécessaire surtout à un moment où, effectivement, les places sont un peu chères à l’issue.

L’Ecole prépare à différents cursus, mais quelque soit le métier qu’on choisit à l’issue de l’Ecole, c’est un métier où l’exigence va exister. Je pense que si on n’a pas envie de travailler, ce n’est pas la peine de persister, et autant le savoir dès la première année. Je suis donc généralement un peu plus sévère en première qu’en deuxième année. Puis parfois c’est simplement un coup de fouet, avoir une très mauvaise note en mai permet parfois de se réveiller en septembre et de repartir sur de bons rails. Par ailleurs j’essaye d’utiliser toute la gamme des notations, c’est-à-dire que, certes, je mets des 0,25 mais je mets aussi des 19,75 et je crois être un des seuls professeurs à le faire. En jury en tout cas, c’est toujours moi qui mets les notes les plus hautes. Quand je suis content, je vais au maximum de la notation possible, et quand je ne suis pas satisfait, je vais au minimum…

Je me fiche que vous reteniez une chronologie, sauf dans les grandes lignes, si vous faites des petites erreurs, ce n’est pas grave. Ce qui me déplaît fortement c’est de sentir qu’il n’y a pas de travail, qu’il n’y a pas eu l’effort de compréhension de la période. Je n’aime pas non plus le laxisme, quand l’expression française et l’orthographe sont vacillantes. Je ne parle pas des mots spécifiques où, là, je suis plus indulgent. Mais quand on confond des termes qui, pour moi, sont des termes, non pas propres à la discipline, mais du vocabulaire courant, ça m’énerve. Je pense qu’il y a des bases à acquérir quand on veut faire de l’histoire de l’art. Il faut savoir s’exprimer, avoir des bases de mythologie grecque et romaine, de culture religieuse… Quand on me dit que la Vierge est la femme du Christ, oui ça m’énerve ! Pas parce que c’est ma matière, mais parce que, dans l’absolu, c’est quelque chose que l’on devrait savoir.

 

Est-ce que vous pensez, vu que vous étiez élève il n’y a pas si longtemps, que le niveau s’est dégradé ou rehaussé, que les attentes sont différentes aujourd’hui ?

Je pense que les attentes sont différentes. Je ne dirais pas que le niveau s’est dégradé. Au contraire, je dirais qu’il y a une évolution vers le mieux en ce qui concerne l’expression et l’orthographe. En tout cas les dernières promos l’ont bien montrée.

Je pense aussi que la manière de travailler est différente. Il y a peut-être une recherche d’immédiateté plus grande aujourd’hui. Il y a moins d’analyse en profondeur, un peu plus de surface mais ça ne veut rien dire sur le plus ou moins bien de la démarche, simplement c’est une manière de travailler différente. Un certain nombre de facteurs sont en cause : à mon époque, on n’avait pas internet, on travaillait dans les livres… Donc forcément les choses changent et on le sent. Mais je ne dirais pas que ça se dégrade, loin de là !

 

On rentre plus dans les petits détails : tout le monde (ou presque) connaît la vertu de Théodora, d’autres anecdotes croustillantes sur ces personnages ?

Il y en a beaucoup ! Les saints notamment, sont des personnages assez drôles en général. C’est ce qui me plaît dans cette littérature là. C’est une littérature qui est généralement assez amusante, j’essaye d’en donner quelques exemples.

Il y avait un saint qui avait beaucoup d’humour : saint Philippe Neri, qui vivait au XVIe siècle au moment de la contre Réforme. Il est l’un des fondateurs de l’Oratoire qui est une forme de vie consacrée très différente de celle qu’on connaissait avant. Il vivait à Rome et assez vite sa réputation de sainteté est venue lui causer des soucis, puisqu’il était très humble bien sûr. Il ne voulait pas qu’on dise de lui qu’il était un saint, d’autant que quand il passait dans la rue, on disait « voilà le saint, voilà le saint », et les gens venaient le toucher. Cela le gênait beaucoup. Il a donc décidé de mettre un terme à cette réputation, en prenant une amphore de vin et il est allé se saouler sur la place du Panthéon, en public. Il est rentré chez lui à quatre pattes, ivre mort en chantant des chansons paillardes. Tout Rome l’a vu évidemment et pendant quelques semaines, on a arrêté de penser que c’était un saint et il a donc été tranquille. Mais c’est par humilité, bien sûr, qu’il s’est saoulé…

 

Justement, vous avez écrit un livre : Parfum de Sainteté (édition les Allusifs) avec une phrase au début du livre : « A Dieu plutôt qu’à ses saints ». Quel genre de relation avez-vous avec Dieu et avec la religion en général ?

Avec Dieu, j’ai la relation que doivent avoir les couples divorcés. On a du mal à vivre l’un avec l’autre mais l’un sans l’autre c’est difficile aussi. C’est à peu près comme ça que je résumerais ma relation à Dieu. En ce qui concerne la religion, je dirais que je trouve le phénomène religieux intéressant quel qu’il soit. Je trouve admirable que l’homme ait imaginé une transcendance, et voir quelles formes elle prend m’intéresse beaucoup. Mes recherches me poussent plus vers le phénomène chrétien parce que je trouve son système philosophique très bien conçu et intellectuellement très satisfaisant. Et je trouve que c’est l’un des systèmes qui permet une illustration qui a vraiment du sens. L’image chrétienne n’est jamais anodine et c’est ce qui m’intéresse, de voir ce que révèle l’image. L’idée que l’image est un autre langage me plaît beaucoup. C’est un langage qui est d’autant plus codifiée qu’on est dans un domaine qui n’est pas anodin, celui de la religion. Voilà ce qui explique que je me sois plus particulièrement intéressé à ça.

Par ailleurs, l’image chrétienne est très variée, parce que les saints sont très nombreux. Les scènes représentées le sont aussi donc il y a beaucoup de domaines de recherche. Je trouve également que les saints sont des personnages assez fascinants parce qu’on les présente, généralement, de manière lénifiante, un peu comme la statue de plâtre de sainte Thérèse avec des roses dans les bras et les yeux tournés vers le ciel alors qu’en réalité, ce sont des gens souvent assez durs et volontaires. Ce sont souvent des héros en fait, et ce côté héroïque me plaît assez. Ils font le choix d’avoir une vie hors du commun, parce qu’ils s’en sentent la force. C’est un orgueil démesuré, mais un orgueil qui est, finalement, contrôlé et qui se transforme en véritable humilité. Je trouve que c’est un parcours intéressant. Du coup ce sont des gens qui ont un regard sur le monde assez drôle et avec beaucoup d’humour….

Vous savez pourquoi sainte Rita est la patronne des causes désespérées ?

 

Euh…. Non.

 Parce qu’elle s’est mariée, elle a eu des enfants et quand elle a été veuve et que ses enfants furent élevés, elle a voulu entrer au couvent. Mais le couvent de sa ville natale n’acceptait que des vierges. Elle a donc été refusée. Quelques temps plus tard, dans le même couvent, elle a refait sa demande, on l’a refusée de nouveau, mais elle a dit être redevenue vierge. On lui a fait un examen et effectivement, elle était redevenue vierge. Voilà pourquoi elle est la patronne des causes désespérées…

L’Eglise a de l’humour en général

 

Après avoir sorti un livre, il paraitrait que vous êtes en train d’en écrire un autre ?

 Oui, il parait…

 

Qu’en est-il ? Quelques exclusivités pour les élèves de l’Ecole ?

 Il faut avoir le temps de s’asseoir pour écrire. Malheureusement ce n’est pas toujours le cas. Les idées ne sont pas très difficiles à avoir mais il faut du temps… Je suis en train de réfléchir à une histoire qui serait peut-être le mythe de Pygmalion et Galatée revisité. J’aime bien les détournements en général.

 

Vous parliez des saints capables de choisir d’avoir une vie hors du commun. Auriez-vous été capable de choisir ce type de vie ? De vivre en ermite par exemple ?

L’érémitisme peut être pas, mais le martyre probablement puisque j’enseigne à l’Ecole du Louvre. Je suis livré aux fauves très régulièrement !

Si vous aviez un supplice à choisir, ce serait les fauves ?!

Non quand même pas !

Je ne me sens pas appelé à la sainteté, c’est une vocation, et je ne l’ai pas. Il y a trop de choses dans le monde qui nous détournent de la sainteté ! Mais ça reste un phénomène intéressant.

 

Un lieu de retraite pour un anachorète ? Qu’on ne connaît peut-être pas ?

 La plateforme de l’Empire State Building. Il y a un côté sauvage, King Kong, tout ça… Puis on voit le monde et la Liberté n’est pas loin !

 

S’il n’y avait qu’une œuvre d’art en rapport à la foi chrétienne à sauver, laquelle choisiriez vous ?

 C’est une question terrible ! Je ne sais pas parce que les œuvres d’art sont intéressantes pour pleins d’aspect différents. Il y a des œuvres qui nous plaisent par goût, et je pense que ma sensibilité ne me conduirait pas vers l’art des catacombes ou vers l’art byzantin ; il y a les œuvres qui nous plaisent parce que le contexte est passionnant, et c’est plus dans ce cadre là que je m’inscris pour l’art paléochrétien et l’art byzantin ; il y a les œuvres dont les matériaux nous plaisent, là c’est la cas de l’orfèvrerie byzantine, je vois mal comment on peut rester insensible à cela ; il y a les œuvres qui nous intéressent pour leur iconographie et là je pourrais vous en citer des milliards ; celles qui nous intéresse parce qu’on a un rapport intime avec elle, parce que c’est celles qui nous ont conduits vers l’histoire de l’art ou qui nous ont forcées à nous poser des questions. Donc s’il fallait n’en garder qu’une ça serait une catastrophe ! Et jeter toutes les autres ce serait horrible ! Je ne peux pas réponde à ça !

 

Et au Louvre, une œuvre à sauver ? Et ne répondez pas celle la plus proche de la sortie !

Cela serait dans les grands chefs-d’œuvre j’imagine. Je vous ferais une réponse un peu idiote en vous disant que ça serait peut-être la galerie des Rubens parce que c’est une œuvre en plusieurs, donc ça permettrait d’en sauver plus d’un coup… Mais ça c’est pour la blague. S’il y en avait vraiment une à sauver au Louvre, je dirais sûrement La Mort de la Vierge du Caravage parce que c’est une œuvre polémique et qu’elle n’a pas fini de faire couler de l’encre

 

Sur les Ponts, On y danse, l’aventure continue ?

En fait, l’aventure n’est plus entre mes mains, le but n’était pas de faire ça pendant des années. Au départ, ce n’était pas du tout réfléchi. Ça l’est devenu un peu plus tard et le cycle a abouti avec Thriller qui était un peu à part puisqu’il y a vraiment du montage… Donc ce n’est plus le principe de base où c’était un one-shot avec un appareil photo numérique. Mon idée est allée jusqu’au bout, ma volonté maintenant c’est que ça continue mais sans moi. Le mouvement a commencé, on a vu des ponts du Vietnam, de Londres, d’Australie postés sur le groupe. C’est bien, c’est ça qu’on voulait, faire danser du monde, donc si ça continue c’est bien !

 

Pour terminer, un conseil que vous pourriez donner aux élèves pour les examens et leur vie professionnelle ?

Ne vous dispersez pas. Pour les examens, n’imaginez pas que l’on cherche à vous piéger, ni moi, ni mes collègues n’avons cette idée en tête. Dites-vous bien que c’est beaucoup plus agréable pour nous de lire une copie satisfaisante que l’inverse. On vous pose généralement des questions qui sont assez faciles à anticiper si on est attentif au cours. J’annonce généralement les sujets d’examens pendant le cours. Quand je dis « si cette œuvre tombait en cliché, voilà ce qu’il conviendrait de dire… », en général c’est cette œuvre qui va tomber en cliché. Par ailleurs, j’ai quelques automatismes dans les sujets d’examens qui sont assez faciles à repérer en regardant les annales. Je ne prends vraiment pas les gens au piège, et mes collègues font pareil. Soyez donc concentrés sur le discours que vous avez entendu en cours.

Essayez aussi de l’étoffer un peu avec des lectures, histoire de vous forger une opinion. Allez à l’essentiel, on ne vous demandera jamais de retenir des dimensions, ce qu’on vous demande surtout c’est de ne pas dire d’aberrations. Quand vous ne savez pas, ne dites pas, parce que c’est l’horreur et qu’on le repère assez vite.

Enfin le plus important est de fréquenter les œuvres. Profitez de votre scolarité parce que vous avez beaucoup de chance d’être dans un lieu aussi merveilleux et dans une école pareille. Profitez de la gratuité dans les musées et faites vous plaisir ! Puis, si les révisions sont un véritable calvaire, demandez-vous si c’est vraiment votre voie… Je n’ai pas dit, si les révisions sont un effort, il y a toujours un effort même dans les choses qui font plaisir mais si c’est un vrai calvaire, alors ce n’est peut-être pas la bonne voie. En tout cas, ça ne doit pas être vécu comme tel, ce serait dommage.

Pour la vie professionnelle, ne vous laissez pas déprimer par les sirènes qui vous disent que vous n’y arriverez pas, qu’il n’y a pas de place, pas de métiers, que c’est la crise, que c’est l’horreur… Ce n’est pas tout à fait vrai. Il y a de la place pour ceux qui sont malins et qui le veulent. A partir du moment où vous savez où vous allez, tout est possible ! Ayez du courage, car ce sont des métiers passionnants mais qui ont aussi leurs revers. On parlait de vocation tout à l’heure, je pense que s’en est une de devenir historien de l’art, sous quelque forme que ce soit.

 

Une question que vous auriez aimé que l’on vous pose ?

« Votre pauvreté capillaire, choix ascétique ou contrainte naturelle ? ». Ce à quoi j’aurais pu vous répondre, c’est un choix bien sûr, pour que l’auréole s’y pose plus facilement.

 

 

Merci à Maximilien Durand pour avoir pris le temps de répondre à nos questions.

 

Propos recueillis par Margot Boutges et Anabelle Pegeon

Crédit images : Aurélie Deladeuille

cassandrebretaudeau

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