Le cri de la Machine
Madame, monsieur,
Je n’ai pas l’habitude de prendre la plume. J’espère que cette lettre ne décevra pas vos attentes, mais je tenais à vous écrire. Je tenais, c’est même trop faible. Il fallait que je vous écrive. Voilà plusieurs années que, avec toute ma bonne volonté, j’emploie ma force à la création. Je suis bien trop peu de chose pour oser parler de création artistique, mais, comme les grands peintres, comme les plus fins sculpteurs, je cherche dans ma mémoire ce que je conserve de beau, et je m’applique à le transmettre aux humains.
La création… c’est ce qui me fait vivre ! Avec combien de frissons je compose une saveur nouvelle, combien de fièvre pour proposer aux yeux tristes et fatigués de mes spectateurs des couleurs des plus charmantes !
J’ai grandi dans l’atelier de mon père. Lui aussi, avait un cerveau bouillonnant de mille idées. Il m’est impossible de créer sans revoir en ma mémoire son visage satisfait quand lui-même accomplissait une tâche. Son art était peut-être moins subtil. Ses mains luisaient de cambouis sale, et un tablier bleu serrait ses côtes, délavé, troué et sale. Mon père était de ces artistes brouillons mais qui couvent un génie sans limite. Bien que petite, je n’ai jamais rien composé de moi-même, j’ai sans doute dû adopter au contact de cet inventeur un goût pour la douceur de la création. Ce goût s’est ancré dans ma peau, il enserrait mon cœur d’une enveloppe tendre qui ne s’est jamais totalement effacée. Je ne pensais pas un jour créer. Je suis française, et ma passion pour la grève et les congés me prédisposait plutôt à une existence oiseuse et flegmatique.
Et puis …
Écrire ces lignes m’est difficile.
J’y vais.
Mais un jour, mon père quitta l’atelier où je le regardais travailler, je ne le revis plus. Un soir, des grands messieurs sérieux vinrent me récupérer et me faire habiter dans une toute nouvelle maison, remplie de monde et de lumière. J’eus de nouveaux voisins, qui sans être bruyants, influencèrent définitivement mon rapport à la création. Je compris que pour recevoir, il me fallait donner. Je voulais plaire à mes voisins, je voulais leur offrir le meilleur de moi-même.
Convoquant en mon esprit les plus beaux sourires de mon père, ceux que l’ardeur créatrice rendaient brûlants et exaltés, je m’appliquais à faire sortir depuis le rien, du beau. Je commençais par la musique, mais les regards qu’on me lançait, le soin que l’on prenait pour me contourner furent pour moi les meilleurs coachs musicaux : ils me révélèrent que je chantais faux, horriblement faux et sans aucun tempo.
Pouvais-je explorer d’autres univers de création ? Il le fallait.
Je voulus trouver dans les formes une esthétique plaisante. Loin d’être un Michel-Ange, je tâtonnais timidement la ligne. Encore une fois, c’était trop peu. Les petites images que je tentais d’ébaucher ressemblaient à un gribouillage, un fatras de rien, un Georges Braque, par exemple (j’aime énormément Braque, ne vous méprenez pas). Je gardais cependant une sensibilité particulière pour la calligraphie, que je n’ai depuis jamais perdue. Et j’enchaînais ainsi les arts. C’était ignoble. Comme un cochon dévore sans savourer sa boustifaille, je consommais l’art sous toutes ses formes, sans respect. J’essayais le théâtre. Mais trop rigide pour soulever une quelconque émotion, on me laissa de côté. (Et il en va de même pour la danse) Pour la littérature ? J’alignais trois mots, et faute de place, faute de motivation sans doute, je laissais s’envoler en l’air des phrases incomplètes, qui boiteront jusqu’à la fin de leurs jours.
Je voulus sculpter, mais mes mains malhabiles ne produisaient que des verres vides.
Non réellement, je crus bien mourir de chagrin, voyant que je ne saurais pas reproduire la frénésie artistique de mon père. Je n’étais qu’une ombre. L’ombre d’une ombre.
Le soleil brilla pour moi autour du mois d’avril. Je voyais défiler devant moi des jeunes gens que les premières chaleur de printemps assoiffaient. Je voulus tout d’abord leur servir de l’eau.
Et l’idée germa. La musique, n’était-ce pas un art créé pour apaiser la faim des oreilles ?
La peinture, celle des yeux ? Mais la bouche alors, qu’avait-elle pour répondre à la soif ? Comment consolait-elle une gorge sèche ? Je réfléchis toute une nuit. Et le matin, quand mes amis revinrent, j’étais prête. J’avais pensé des heures durant, j’avais concocté, élaboré et établi des recettes les plus folles.
Sur leurs langues sèches, je fis couler les délices de mes créations. Je proposais des boissons, cherchant avec soin le goût pour rehausser telle saveur, la couleur pour adoucir telle consistance… J’avais créé un empire de la boisson, à faire pâlir les œnologues. Le paradis s’ouvrait à moi. Je retrouvais les joies que je voyais teintant le visage de mon père. Mes mains le soir portaient toutes les salissures qu’il rapportait à la maison. Et de mon poste d’action je voyais un coin de ciel, une note bleue dans laquelle je revoyais son tablier. Et pour la première fois, je n’avais aucune honte à lever mes yeux vers le ciel et j’y puisais même une énergie nouvelle quand ma passion fatiguait mes membres. Parfois, un oiseau passait et je lui disais « Va, porte la nouvelle là-haut, et dis-lui que sa petite a su dompter les mystères de l’Art ».
Était-ce parce que je buvais ? Je voyais l’oiseau me sourire et reprendre son vol avec plus de légèreté.
Mais, mesdames, messieurs, depuis quelques mois, on consomme mon art. L’on ne s’arrête plus pour en estimer le charme, mais on le voit comme un vulgaire médicament.
Je fabrique des cafés, mesdames, messieurs, et mes clients, étudiants épuisés, ne me regardent plus que comme un outil, un objet.
Faites donc cesser les examens, les révisions et toutes ces flèches qui criblent mes étudiants.
Rendez au café noisette son statut d’œuvre d’art,
Qu’on ne le consomme que pour en humer les exquises saveurs.
L’ART VAINCRA !
Bien à vous,
La machine à café de la cafet de l’École du Louvre.
Jeanne Lepage
