Quand un balai sème le désordre : origine des symboles de la sorcière

Sorcière. Chapeau, baguette, nez crochu à verrue, toute de noire vêtue (couleur associée au deuil depuis l’Antiquité). C’est ainsi que j’imaginais celle qui se cachait dans un placard de mon école maternelle. La maîtresse, souhaitant nous dissuader d’y fouiller, nous avait mis en garde contre son occupante: une sorcière qui dévorait les petits enfants trop curieux.

 

Si ma camarade d’Art-Thémis vous parle de la symbolique de notre sorcière bien mal-aimée, c’est l’image même de celle-ci que nous allons aborder ensemble. Quelles sont les origines de ces attributs que l’imaginaire collectif associe à la Sorcière occidentale?

 

On commence par un voyage dans le temps:

Le terme de sorcellerie  apparaît au Moyen Âge, un dérivé du latin sortiarius, diseur de sort.

  • 1330: première mention de Sabbat à Carcassonne
  • 1460: premier procès pour sorcellerie, dans le Nord de la France, nommé «Vauderie d’Arras». Hommes et femmes, sous la torture, se reconnaissent coupables, entre autres, de voler sur des baguettes et de célébrer des messes noires en l’honneur du diable. Cet épisode donne lieu à de premières enluminures.
  • 1486: publication du Malleus malleficarum, manuel de chasse à la sorcière. C’est un véritable succès éditorial, 40 ans après l’invention de l’imprimerie à caractères mobiles.
  • XVIe et XVIIe siècles: l’image se stabilise via la circulation des gravures de Bruegel l’Ancien (1565), période des Grandes Chasses (1580-1670), scènes de départ au Sabbat
  • XVIIIe siècle, raréfaction de la figure de sorcière, reléguée au rang de légende, au conte, à la mascarade (bals costumés, théâtre)
  • 1751: Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, Sorcellerie est définie comme une «opération magique honteuse ou ridicule attribuée stupidement par la superstition à l’invocation et au pouvoir des démons»
  • XIXe: repopularisation du sujet par les romantiques (poésie, danse, peinture, littérature)
  • XXe-XXIe: figure incontournable d’Halloween, reprise par les mouvements féministes

 

 

En contexte de peur des hérétiques, de guerres de religions, de maladies et de catastrophes naturelles, la sorcière est la figure de l’ennemi intérieur, celle qui pactise avec le diable, maître de la tromperie, et menace l’organisation de la société chrétienne. Le judaïsme étant une hérésie pour l’Église catholique, l’antisémitisme se mêle à la femme un peu trop libre pour construire l’image de la sorcière: elle est dessinée avec un long nez crochu, et se rend au si scandaleux sabbat, un ancien mot pour désigner la synagogue.

En plus du judaïsme, elle cristallise de nombreux mythes païens. Ainsi leur matrone est Hécate, liée à la lune, la nuit et la magie. Les trois vieilles femmes dans Macbeth, sous la plume de Shakespeare, ne sont pas sans rappeler les Parques. Dans le folklore alpin, Perchta, accompagnée de démons de l’hiver, récompense d’une pièce d’argent les enfants sages, et punit les turbulents par l’éviscération.

 

Le cercle de Waterhouse résume bien ce syncrétisme: une sorcière brune, dans un désert aux ruines égyptiennes, concocte une potion dans un chaudron. Dans sa main gauche une serpe, outil druidique, tandis que des gorgones antiques ornent le bas de sa robe.

Les artistes n’ont cessé d’enrichir, de renouveler et d’ajuster l’image de la sorcière en accord avec leur époque.

 

 

 

C’est donc parti pour un roomtour des accessoires favoris de la sorcière.

 

Baguette magique

Présente dès l’Antiquité, on la voit sur des céramiques dans les mains de Circé, accompagnant une coupe. Si elle est centrale dans Harry Potter, elle est désormais plus l’apanage du magicien de scène ou de la fée. La fée qui justement se présente comme le miroir vertueux de la sorcière hors norme et hors de contrôle: féminine, puissante mais respectueuse de l’ordre social puisqu’elle vient en aide au héros

Chaudron, grimoire, balais et compagnie,

Ce que ces objets ont en commun? Ils sont avant tout des outils domestiques. La sorcière, elle, en pervertit l’usage: le chaudron et le grimoire ne servent plus à préparer le repas, mais à cuire les petits enfants et préparer des sorts. Le balais ne tient plus la maison propre mais l’accompagne à son sabbat. On peut également y trouver une interprétation phallique, renvoyant à la sexualité dégradante de la sorcière.

1451, Enluminure du Champion des Dames, Martin le Franc : femme chevauchant un balai. Crédits : Wikimedia Commons

Le crâne et la bougie, quant à eux, peuvent être rapprochés des Vanités. La bougie éclaire un antre dangereux, et le crâne, souvenir d’une précédente victime, nous met en garde.

A la fin du XIXe siècle, le vitriole, ou acide sulfurique, est utilisé pour nettoyer les casseroles en cuivre. Hautement corrosif, il est utilisé comme poison dans quarante-huit affaires criminelles, en France, entre 1870 et 1915. Il n’en faut pas plus pour que les artistes le placent sur les étagères de la sorcière.

D’après Le Philtre d’Amour, Evelyn de Morgan, 1903, De Morgan Collection

Sa ménagerie

Le bestiaire qui accompagne la sorcière est varié. Ils inspirent la crainte (chat noir, hybrides à la Jérôme Bosch), et évoquent la mort, à travers leur aspect chthonien (reptiles), ou leurs habitudes carnassières et leur cri rauque (corbeaux). Le bouc, lui, symbolise une sexualité dépravée, héritée de divers cultes (fertilité, Bacchus). Opposé à l’agneau blanc christique, il est l’animal du diable, et est célébré lors du sabbat et des messes noires. Les femmes dansent avec l’animal et lui embrassent l’anus, une pratique appelée «baiser du Diable», et mentionnée en 1460 pour la première fois, dans un livre offert au roi Edward IV. Le bouc marque particulièrement le Pays-Basque, région où l’Inquisition fut particulièrement sanglante, et que l’on trouve dans les productions de Goya.

L’idée de compagnonnage est également récurrente dans la représentation de la sorcière: les hybrides sont leur monture, à l’image d’une Diane funeste qui chevauche à travers la nuit, nous dit une légende germanique.

 

Chapeau et variantes

La première figuration du chapeau noir pointu emblématique apparaît en 1775, sous le pinceau de Daniel Gardner, et se généralisera au XIXe siècle. Auparavant la sorcière est coiffée du hénin médiéval, interdit par l’Église car évoquant trop les cornes du Diable. Les condamnés de sorcellerie revêtaient un chapeau infamant cylindrique, pointu ou en mitre, orné d’une image de diable, héritage d’un chapeau anciennement porté par les juifs. On en observe chez Goya, lors de l’Inquisition espagnole et portugaise.

D’après Trois sorcières de Macbeth, Daniel Gardner, 1775, National Portrait Gallery : triple portrait d’Anne Seymour Damer, sculptrice, Elizabeth Lamb, politique influente, et Georgina Cavendish, duchesse connue pour ses talents littéraires, toutes trois militantes whig (contre l’absolutisme royal)

 

La nudité: antithèse de la femme vertueuse et dévouée

Figure à la sexualité immorale, la nudité sied fort à nos sorcières, aussi bien pour souligner leur monstruosité, ou au contraire pour rendre compte de leur sensualité. Deux types de sorcières se distinguent. D’abord la vieille cannibale à la pustule qui terrorise les enfants. Ensuite la femme fatale, souvent rousse, sulfureuse, qui envoûte les hommes pour leur plus grand malheur (Lilith, Judith, Eve, Salomé, Circé), que l’art symboliste porte à son apogée entre 1890-1900. Pour les artistes, les figures divines, orientales et fantastiques fournissent un prétexte au nu, et permettent d’échapper à son interdiction.

 

Pouvoirs magiques

D’après Paul Klee, Sorcières concoctant un breuvage, 1922

Je vous ai parlé des potions comme le vitriole (le poison étant réputé comme l’arme des femmes) et des sortilèges lancés pour manipuler les pauvres humains et sacrifier les victimes au diable. Parmi les pouvoirs de la sorcière on compte également la divination (lire Macbeth), la nécromancie (le roi Saül dans la Bible) mais également le contrôle de phénomènes météorologiques (Dürer représenté plus haut) et des astres, une capacité que l’on retrouve également dans les mythes de certains peuples nomades russes.

 

Ailleurs dans le monde on rencontre des variations:

En Russie justement, la plus célèbre sorcière est Baba Yaga. Elle peut revêtir trois aspects: la cannibale, la guerrière, ou la ravisseuse, est parfois anguipède. Elle vit dans une chaumière (isba) montée sur des pattes de poules, et se déplace dans un mortier à l’aide de son pilon. Son balai lui sert à effacer les traces de son passage.

Dans le folklore des Carpates on rencontre Baba Cloanta, à la fois guérisseuse, oracle, guide et démon.

A leur arrivée en Afrique, les Européens associent communication avec les esprits, pratiques vaudou et traditionnelles au concept de la sorcellerie occidentale.

Dans la culture japonaise, la sorcière n’est assimilée qu’après la Seconde Guerre mondiale. Avant cette date, on trouve l’histoire de Takiyasha, un sujet fréquent des gravures sur bois. Née au Xe siècle et fille d’un seigneur provincial, elle habite le palais en ruine de son père, assassiné, et souhaite le venger. Surnommée Princesse Démon de la Cascade, elle est représentée déchiffrant des sortilèges sur un rouleau afin de convoquer un immense squelette. Elle sera défaite par un guerrier, montant un crapaud, sabre à la main, torche à la bouche (voir l’estampe sur bois d’Utagawa Kuniyoshi, 1844).    A l’inverse Yama-Uba, une vieille et hideuse sorcière de la montagne, est la protectrice d’un héros du folklore japonais.

 

Les productions modernes et contemporaines ne laissent pas en plan notre sorcière, reprenant bougies, grimoires, baguettes et potions: séries et films (Sabrina l’apprentie sorcière, Scarlett Witch dans l’univers MARVEL), installations (Steilneset par Louise Bourgeois, La Bruja de Cildo Meireles), photographies (Sleeping witch de Kiki Smith), et même musiques (Sorcière de Pomme).

D’après la Bruja, Cildo Meireles, 1948, au Centre Pompidou depuis 2005

Alors, quel.le sorcier.e serez-vous cet Halloween?

 

Quelques ouvrages et expositions

Mythes et Meufs – Blanche Sabbah

Sorcière, de Circé aux sorcières de Salem – Alix Paré

Le complexe de la Sorcière – Isabelle Saurente

Les sorcières de Bruegel, Bruges, 2016

 

Lilou F

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *