Les vautours ne savent pas chanter
Je n’ai jamais eu de nom. Cela ne me dérange pas la plupart du temps, mais parfois, j’ai l’impression d’en avoir eu un que tout le monde a oublié. Ces jours-là, pour ne pas me sentir trop triste, j’imagine que les Humains m’appellent Dolorès.
Cela fait une semaine que je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Je crains de me rendre compte un matin que mes circuits ont refroidi, que plus rien ne les alimente. Vous me trouvez pessimiste ? Pourtant je la vois, moi, la rouille qui entache mes articulations et ralentit mes mouvements. Je sens que mes gestes ne sont plus aussi précis et assurés qu’auparavant. Alors, oui. J’ai peur. Ce qui me console, c’est que je suis plutôt chanceuse : à part être belle au regard des humains, je n’ai pas d’utilité particulière. Au moins, si je dysfonctionne, je ne mettrai personne en danger.
J’ai été créée pour danser. Par qui et pourquoi ? Je l’ignore. J’ai conscience de n’être qu’une danseuse parmi des millions, mais peut-être que les mains qui m’ont faite naître se souviennent de moi. Peut-être même qu’elles m’ont donné un nom et que « Dolorès » n’est pas seulement le rêve d’un automate en fin de vie.
Je n’en veux pas à mon créateur. Lorsque j’exécute mes danses, tout devient plus simple. Je sais parfaitement ce que je suis en train de faire et ce que je vais faire. C’est aussi naturel que de respirer. Bien sûr, il m’arrive de me demander ce qu’il se passerait si je stoppais mon mouvement ou si j’inventais un nouveau pas. Mais je n’ai pas le temps de penser. J’ai été créée pour danser.
Réfléchir, c’est douter, un luxe que les autres et moi ne pouvons nous permettre si nous voulons rester efficaces. Pour cette raison, les Humains nous ont offert l’Horloge. Il n’en existe qu’une seule, gigantesque, qui rythme les journées de tous les automates depuis sa création. Bien qu’elle soit placée au centre de la Terre, le son de ses aiguilles et des cloches qu’elle actionne peuvent être entendus par nous tous. Elle est pour nous comme le Soleil, rassurante, omniprésente et parfois redoutable.
Depuis une semaine, c’est elle qui accompagne mes nuits. Au départ, ses pulsations me protégeaient, conjurant le silence en me gardant de sombrer dans le sommeil. Mais le bruit réconfortant est devenu assourdissant. Ma tête est comme engourdie par la course de la trotteuse, qui refuse de me laisser un quelconque répit.
Tic, tac, tic…
Si seulement elle pouvait ralentir.
Tic, tac…
Peut-être aurais-je le temps de nettoyer mes courroies encrassées…
Tic , tac, tic, tac…
D’être réparée…
Tic, tac…
De retrouver ma vivacité d’antan et celle que j’étais à l’origine.
DONG !
Mais l’Horloge est devenue bien trop rapide pour moi.
Ce soir ne sera pas le dernier. Je me répète cette phrase alors que je quitte la réserve où les autres et moi dormons. Nous nous préparons en silence dans le vestiaire, s’échangeant parfois un flacon de dégraissant entre deux échauffements. Discuter entre nous n’est pas dans nos habitudes. À vrai dire, nous fonctionnons de la même manière et sommes si semblable que nous aurions sûrement peu à nous dire. Enfin, c’est ce que je suppose.
Ça y est, nous sommes arrivées dans la salle de répétition et commençons à revoir nos
mouvements, isolément. Je me place à l’écart dans un coin, loin du regard des Chorégraphes, qui ont la fâcheuse tendance à veiller au grain.
Les jambes d’abord. Sur la pointe des pieds, j’esquisse quelques petits pas vers la gauche, les muscles tendus, serrés. Je dois à tout prix maintenir mon équilibre. Tout semble fonctionner, il est temps de vérifier la souplesse de mon buste. Je redresse ma colonne vertébrale, puis plonge vers l’avant, comme attirée par le sol. Lentement, je me relève, en un mouvement qui j’aimerais fluide, mais dont je sens les légères saccades. Mon souffle se bloque un instant. Espérons que cela ne se remarquera pas ce soir. Pour finir, les bras. Je dois faire oublier la raideur et la solidité de mes membres, qu’ils deviennent presque gazeux, comme des volutes de fumée. Ou des ailes d’oiseau.
Mes bras sont la partie la plus importante de ma danse, car ils lui donnent tout son sens. J’imagine qu’une énergie les anime, différente et indépendante de celle qui traverse le reste de mon corps. Des épaules à l’extrémité de mes doigts, mes bras se métamorphosent et évoluent, comme guidés par leur propre conscience. Enfin, je le
ressens à nouveau, ce sentiment de maîtrise, cette harmonie entre mes membres. Je me reconnais, je suis à nouveau complète, sans aucune…
La douleur est lancinante. Mon bras gauche se fige un temps et se désynchronise du droit.
Comme si un charme était rompu, je reprends conscience du poids de mon corps, de la tension de mes jambes et des mécanismes qui me permettent de me mouvoir. Je redeviens un automate, une pâle imitation de vie. Je prends un moment pour me recentrer. Un tel incident ne saurait avoir lieu pendant le spectacle de ce soir. Mon cœur s’accélère et ma vue se trouble, tandis que je gratte ma peau usée.
« Veuillez réviser vos pas, très chère, votre performance manque d’humanité. »
Je me retourne brusquement. Un Chorégraphe se tient devant moi, le regard réprobateur, affichant un sourire faussement bienveillant.
« Votre présence ici est sans aucun doute une bénédiction pour laquelle vous devriez remercier votre Inventeur, poursuit-il tout bas, mais gardez à l’esprit la raison de votre existence. Il serait fâcheux qu’un manque de rigueur de votre part nous oblige à vous considérer comme… obsolète ». Là-dessus, il pivote et s’en va en silence inspecter une autre danseuse.
Obsolète. Obsolète. Obsolète ? Obsolète ! Je ne comprends plus rien. Je m’attendais à tout : que l’on remarque ma rouille, que l’on me reproche ma lenteur, que l’on pointe du doigt l’irrégularité de mes mouvements. Tout cela aurait pu justifier à mes yeux d’être un jour obsolète. J’ai été créée pour danser, certes, mais avant tout pour danser comme le font les humains. Je ne l’ai jamais appris, c’est un art inscrit au plus profond de moi. Ma raison d’être. Quoiqu’en fin de compte, il s’agit essentiellement d’une suite d’instructions que je ne fais que suivre à la lettre.
Un manque d’humanité. Ce sera donc cela qui expliquera que je sois devenue dysfonctionnelle ? Je sens quelque chose s’agiter en moi. Quelque chose de bouillonnant, de frémissant au niveau de mon ventre, qui remonte vers ma tête, s’allège et se rafraîchit. J’ai l’impression de traverser de la vapeur d’eau et pourtant, j’y vois si clair ! Je suis un automate, j’ai été créée pour danser. Je ne pourrai jamais imiter à la perfection l’être humain, à cause d’un imbécile d’Inventeur qui omis d’indiquer dans mon code ce que cela fait de ressentir, d’éprouver, d’être passionné. Mais bon, je ne lui en veux toujours pas. On lui a déjà bien trop reproché d’avoir doté les danseuses de la faculté de penser.
Ce soir sera le dernier. Ce n’est pas un constat désespéré, c’est une décision, la mienne.
Je suis lasse, terriblement lasse, alors j’estime avoir le droit de choisir quand tombera le rideau. Je m’empresse de gagner les loges, y rejoignant les autres. À ma droite, une de mes compagnes est assise devant son miroir, les yeux mi-clos, peut-être en train de visualiser ses pas, d’un air concentré et légèrement soucieux. Plus loin, une autre, sourire aux lèvres, respire le parfum d’un bouquet de lavande, dont un tiers a glissé à terre. Une troisième danseuse apparaît dans mon champ de vision. Elle déambule lentement dans la loge, suivant une ligne droite invisible, le regard au loin et le souffle discrètement fébrile. Je rends compte que je n’ai absolument aucune idée de ce à quoi elle pense.
Je crois… je crois que j’aimerais lui demander. Mais cela ne se fait pas et la voilà déjà en train de partir. Tant pis pour la discussion. Je m’élance, ramasse un brin de lavande et lui tends (cela apaise apparemment), tandis que je me dirige vers la sortie. Tiens donc, l’Horloge n’a pas encore…
DONG !
Nous y voilà. Le dernier spectacle, mon adieu à la scène. Enfin.
Je mentirais si j’affirmais me tenir sereine face à ma décision. L’appréhension m’alourdit l’estomac, non pas car je redoute de faire le mauvais choix, mais plutôt parce que je n’ai absolument aucune idée de ce qui se passera ensuite. Jusqu’ici, je connaissais tout. Il n’y avait rien à imaginer, à espérer, autre que le quotidien. Je m’avance vers l’inconnu, aveugle et curieuse. Voilà que j’entends les derniers applaudissements marquant la fin du numéro précédent. Une ultime inspiration. Allons-y.
Du centre de la scène, éclairée par les projecteurs, je distingue la masse sombre d’humains qui encombre la salle. Personne ne bouge. Tout comme moi, ils attendent le début de la musique. Les premières notes parviennent à mes oreilles, douces, lentes, presque timides. Mes bras s’élèvent et virevoltent prudemment. Ces mouvements, je les connais par cœur. Les premières douleurs se font ressentir, alors je porte mon attention sur la musique. Elle est devenue plus intense, comme si elle tentait de capter mon attention. Par un geste de la main, je lui réponds. Au fur et à mesure, je m’aperçois que ma danse s’est muée en un dialogue, quelque chose de différent, de nouveau. Un murmure d’incompréhension fait frémir le public, mais je ne vois que la lumière et n’entends que la musique. Je prends goût à cette nouveauté, j’ai envie d’aller plus loin. De voir si moi aussi, je suis capable de créer. Mes gestes deviennent plus amples et j’occupe de plus en plus d’espace sur scène. Je me sens à l’étroit et mes bras ne me font plus mal. Non, ils me démangent. Je crois qu’ils veulent me faire passer un message, donc je les agite et les sens s’allonger. Ils se couvrent de longues plumes sombres, qui provoquent de lourds souffles d’air lorsque je tournoie. J’accélère, m’aidant de mes jambes en sautant à travers la scène. J’ignore ce que je suis en train de faire en ce moment, mais je sais que cela est inédit. Et cela me plaît. Tellement que je me surprends à sourire à pleine dents et même à glousser légèrement.
C’est si frais, si vivifiant. Mes pieds touchent à peine le sol et la musique, devenue rafale, continue à me répondre. La salle est définitivement trop étroite pour moi. D’un brusque coup d’aile, je fais s’envoler le plafond. Mon cou aussi s’allonge comme celui d’un vautour et ma vue se précise. Je me sens renaître, non pas de la main d’un Inventeur, mais de la mienne. Je me métamorphose, je deviens ma propre création. Il est temps de quitter le sol. Tandis que je prends de l’altitude, la musique se mue pleinement en vent et pour la première fois, les battements de l’Horloge ne sont qu’un bruit de fond, jusqu’à ce qu’ils disparaissent totalement. À ce moment, je me sens véritablement libre, mais surtout heureuse. C’est un mot bien simple pour qualifier ce qui se déroule en moi à cet instant, pourtant ce n’est que cela.
Du bonheur. Il n’y a plus que le ciel, les nuages, le vent et moi. Ce dernier me demande mon nom. Je lui réponds.
« Dolorès. »
Anaïs Bettache
