De l’esthétisation des maladies mentales dans les arts

J’ai suivi, de plus ou moins loin, les débats qui ont agité les spectateurs de la série Euphoria. Deux camps se sont peu à peu dessinés. D’un côté, les défenseurs fervents du divertissement – avec parmi eux des psychiatres – qui arguent de son utilité pour briser les tabous entourant la santé mentale. De l’autre, les critiques qui mettent en garde contre l’esthétisation à outrance et les dérives parfois mortelles qu’elle peut entraîner. L’ambiguïté va jusqu’aux propos mêmes de Zendaya, qui affirme que la série, figurant des adolescents joués par des acteurs trentenaires, est destinée uniquement à un public adulte. Parallèlement, une hotline a bien été mise en place par la série… à destination des adolescents. De la fiction pédagogique et briseuse de tabous, au récit trash et esthétisant destiné à nourrir les fantasmes et pulsions des adultes, il n’y a décidément qu’un pas.

Un an après la sortie de la saison 2, je ne vais pas chercher d’une quelconque manière à trancher le débat. Pour être tout à fait sincère, je n’ai pas vu Euphoria. Mais cette situation m’a conféré une position d’observatrice, qui m’a poussée à m’interroger. Y a-t-il, dans les arts, une esthétisation des maladies mentales ?

 

Premièrement, un petit point sur la maladie physique 

Le débat m’a immédiatement fait songer à mon projet de TPE (coucou les bacheliers d’avant 2020). J’avais voulu trouver des représentations artistiques de la maladie physique, qui ne soient cependant ni pathétiques, ni misérabilistes, ni réductrices. Et la moisson avait été bien maigre. J’avais pu tisser un intéressant parallèle entre certains tableaux de Frida Kahlo, et l’ouvrage Oscar et la dame rose, d’Éric-Emmanuel Schmitt. J’avais lorgné du côté des stoïciens, vers l’autoportrait de Goya avec son médecin… Mais je retrouvais systématiquement une vision pathétique, ou tellement centrée sur la maladie que l’être qui y était confronté semblait se dissoudre et se dérober derrière les dysfonctionnements de son corps. Clairement, si la vision positive de la personne malade était plus que marginale, nous n’en étions pas à esthétiser ses troubles. Mais pour la maladie mentale, c’est bien autre chose.

 

Esthétisation et XIXe siècle

Dès le XIXe siècle, l’âge où le concept moderne de maladie mentale naît peu à peu, les exemples qui permettent de constater une esthétisation sont nombreux. Un nombre étonnant de muses préraphaélites manifestent par exemple une santé mentale chancelante : Christina Rossetti est dépressive, Elizabeth Siddal souffre d’une grave addiction au laudanum, Rose La Touche et Sophie Gray décèdent de l’anorexie. Et les œuvres de Rossetti ou Millais exaltent de maigres sylphides souvent mélancoliques, parfois suicidées, à l’instar de la très célèbre Ophelia. L’esthétisme de ces tableaux est devenu tellement prégnant que la question de la santé mentale ne nous effleure même pas, encore moins devant ces personnages de fiction… et qui pourtant résonnent fortement avec la propre existence des modèles les incarnant.

Dante Gabriel Rossetti, Christina Rossetti dans un accès de colère, 1862, Wightwick Manor. Si son frère traite ici la scène sur le ton de l’humour, les colères de Christina Rossetti la poussaient parfois à la scarification. Crédit : B via Flickr

John Everett Millais, Sophie Gray, 1857, Los Angeles, Getty Museum. Crédit : Wikimedia Commons

John Everett Millais, Ophélie, 1851-2, Londres, National Gallery. Crédit : Wikimedia Commons

 

Même chose, au XIXe siècle, du côté de la France : que penser des tableaux de suicidées, produits entre 1880 et 1900, qui exaltent la figure de la « belle morte » ? Que penser aussi de la valorisation du spleen, des artistes fauchés par le « mal du siècle » ?  D’une toile telle « La mort de Chatterton » d’Henry Wallis, où le jeune poète, élégant mort, préfère le suicide à la faim et à l’échec ?

Santiago Rusiñol, La Morphine, 1894, Sitges, musée Cau Ferrat. Source : Wikimedia Commons. Un exemple d’addiction esthétisée par un artiste de passage, fasciné par la bohème montmartroise

L’exaltation de l’artiste marginal a été peu à peu forgée par les romantiques et les décadentistes, mais elle se poursuit parfois aujourd’hui, ce qui ne fait que renforcer la curiosité parfois morbide pour sa santé mentale, pour les liens tortueux entre folie et création. La volonté de vouloir disséquer la maladie mentale dans l’œuvre d’un artiste, jusqu’à vouloir la faire passer pour un élément de pop culture et pour un facteur de création et de génie, persiste à placer les personnes atteintes de ces troubles dans une situation de marginalité. Pire, elle contribue à mystifier les maladies, en inventant de nouveaux clichés et fantasmes.

 

Henry Wallis, La Mort de Chatterton, 1856, Tate Britain. Crédit : Wikimedia Commons

 

Et au XXe siècle, quelle esthétisation ?

 La littérature a dévoilé des mécanismes semblables. En 1979, Le Pavillon des enfants fous décroche un incroyable succès. Refusé par plusieurs éditeurs, le livre autobiographique de Valérie Valère dérange, car il décrit crûment les conditions d’internement d’une jeune fille atteinte d’anorexie. Aucune esthétisation donc a priori. C’est sans compter sur le public, qui est sans doute motivé à l’époque par une forme de curiosité morbide. Preuve en est que les livres suivants de Valérie Valère ne rencontreront jamais l’immense succès qui a entouré le Pavillon des enfants fous. Elle reste principalement dans l’imaginaire collectif, après sa mort à vingt-et-un ans, un jeune fille qui a témoigné de l’anorexie, bien plus que l’écrivain de talent qu’elle était pourtant devenue. C’est le même mécanisme qui se joue parfois dans le cadre de l’art brut. Jean Dubuffet a par exemple affirmé que l’artiste Aloïse Corbaz simulait sa schizophrénie pour se rendre marginale et pouvoir créer à l’abri du monde, ce qui la rangerait dans le vaste topos des créateurs maudits et incompris, tout en lui conférant une forme de normalité. L’esthétisation, parfois, semble surtout présente dans le regard du lecteur ou du spectateur.

 

Même les meilleures intentions féministes n’échappent pas toujours à ce prisme de lecture esthétisant. Beaucoup d’écrits autour de la sculptrice Camille Claudel abordent ainsi longuement le moment de son internement. Cet événement constitue un tournant essentiel dans la vie de l’artiste, notamment dans le cadre d’une exploration féministe de ses liens avec Auguste Rodin ou son frère Paul Claudel. Mais il n’en est pas moins celui où son inspiration artistique se tarit complètement, jusqu’à détruire certaines de ses oeuvres avant même son internement. La mise en valeur de Camille Claudel malade semble donc parfois un écran à la découverte de Camille Claudel artiste. Peut-on affirmer, comme cela a été proposé par une historienne de l’art sur France Culture, qu’ “être ce qu’elle est, c’est déjà de la folie ?” ? La maladie mentale et le statut d’artiste se trouvent encore une fois renvoyés dos à dos, avec une forme de délégitimation médicale.

Camille Claudel, Profonde pensée, 1898, Nogent-sur-Seine, musée Camille Claudel. Crédit : Wikimedia Commons

 

Un vaste champ de questionnements

 Pour ou contre Euphoria, force est de constater que représenter les maladies mentales dans un cadre artistique rend forcément tributaire de toute une chaîne de représentations. Force est de constater aussi que l’esthétisation est peu fréquente pour la maladie physique, mais beaucoup plus présente en ce qui concerne les troubles mentaux. J’aime par exemple souligner qu’une très célèbre « belle morte », l’Inconnue de la Seine, est possiblement décédée de la tuberculose et non d’un suicide, mais que le premier scénario n’a jamais connu une grande faveur.

Cela participe probablement de la délégitimation des troubles mentaux : esthétiser ce qui est simplement présenté comme un simple mal-être, c’est refuser son importance à la santé mentale, et rendre quasiment enviables les troubles mentaux.

 

Comment remédier au problème ?

Buste de Yannis Ritsos à Monemvasia (Grèce). Crédit : Wikimedia Commons

 

 Il existe pourtant peut-être une troisième voie. A ce titre, j’aime citer La Présence pure, du regretté Christian Bobin. Bref et lumineux, le texte explore tout en délicatesse la maladie d’Alzheimer, auquel est confronté le père de Bobin. On notera d’ailleurs, si la représentation de la maladie mentale n’est pas à l’origine chose fréquente, qu’elle l’est d’autant moins lorsqu’il s’agit de l’exposer dans le cadre de la vieillesse. J’ai encore retrouvé la même concision à la fois pudique, bienveillante et sans concession avec le recueil Le Chant de ma sœur, rédigé par le poète Yannis Ritsos pour sa sœur Loula, en proie à l’anorexie. Moins de fantasmes, plus de simplicité et de pudeur, c’est peut-être là la clé d’une représentation plus juste des maladies mentales, à la croisée entre pédagogie, respect et compréhension de l’autre.

 

 

 

Marie Vuillemin

Pour aller plus loin, et explorer précisément la question dans le domaine du cinéma, je renvoie à cet article d’Apolline Ingardia : http://www.cinepsis.fr/le-cinema-et-les-maladies-mentales-entre-spectaculaire-et-sensibilisation/

Accès à la licence Creative Commons 2.0 pour le copyright : https://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/2.0/

Cinq cabinets de curiosité à visiter !

Vous êtes fascinés par les papillons, cornes de narval, limules et autres bizarreries ? Par les musées aussi, j’imagine ? Une fois n’est pas coutume, pour ce numéro Science, la rédaction se plonge dans le patrimoine scientifique, technique et naturel (#INPmylove). C’est parti pour un petit top des cabinets de curiosités les plus intéressants à visiter ! 

 

1)    Le plus ancien : le cabinet Bonnier de la Mosson

Ce nom titille votre oreille ? C’est normal. C’est la preuve que vous avez bien suivi vos cours d’histoire des collections, dont le premier évoquait brièvement cet incroyable cabinet (#Mardrusintheair). En 1726, le baron Joseph Bonnier de la Mosson fait aménager dans son hôtel parisien neuf grands cabinets en enfilade. Embryon de tatou, poissons volants, cires anatomiques et athanors se succèdent, et sont admirés par des visiteurs de toute l’Europe. Gersaint en fait même un catalogue ! Le baron décède en 1745, mais Buffon a la lumineuse idée d’acheter cinq des armoires-cabinets pour le Jardin du Roi. Elles sont aujourd’hui présentées dans la bibliothèque du Muséum d’Histoire Naturelle, garnies de divers animaux naturalisés. Allez jeter un œil à ce cabinet témoin du siècle des Lumières !  

 

Un petit before/after du cabinet, avec une vue actuelle d’une des armoires versus une représentation par Jacques de Lajoüe en 1734 (Blessington, Irlande). Crédit : Wikimedia Commons

 

2)    Le plus caché : le musée d’Histoire de la Médecine

Voici un autre nom qui vous parle peut-être. Ce petit musée, rattaché à l’Université Paris-Cité, n’est en effet pas très éloigné de l’École. Sous un éclairage zénithal (toujours #Mardrusintheair), vous découvrirez une impressionnante collection, qui s’est constituée dès le XVIIIe siècle sous l’égide du doyen Lafaye. Le musée vous fera découvrir les kits à trépanation, les premiers stéthoscopes du docteur Laënnec, les écorchés d’anatomie… et même des instruments ayant servi à opérer Louis XIV. Mention spéciale pour une table offerte à Napoléon III par un médecin italien, formée entre autres de cervelles, foies et poumons, et ornée d’un pied humain pétrifié. Mais si, mais si. Courez découvrir ce très riche musée, si vous ne le connaissez pas encore !

 

Petite vue des vitrines, composées chacunes telles des cabinets érudits, dans cet incroyable bâtiment. Crédit : Emile Barret via Wikimedia Commons.

 

3)    Le plus éclectique : le cabinet du musée de Picardie (Amiens)

Si l’exposition Muséosciences s’est achevée le 6 novembre au musée de Picardie, le patrimoine naturel a bien sa place dans les collections permanentes de l’établissement. Lors de sa récente rénovation, le musée a réfléchi au devenir de son importante collection d’histoire naturelle. Solution trouvée : créer un grand cabinet de curiosités moderne, pour y exposer des animaux naturalisés, coquillages ou fossiles. Et Amiens a bel et bien une tradition historique des cabinets : d’autres objets exposés dans ce meuble sont issus de la collection de curiosités de l’ancienne abbaye Saint-Jean des Prémontrés. Si vous voulez ouvrir des tiroirs, dire bonjour à un tatou empaillé, et passer des émaux vénitiens aux céramiques post-palisséennes, rendez-vous à Amiens !

 

Au hasard du cabinet, un tatou empaillé !

 

4)    Le plus poétique : le musée des Papillons (Saint-Quentin)

Saint-Quentin est un important foyer art déco, et son musée abrite une riche collection du pastelliste de La Tour (les spé dessin, petite pub en cadeau). Mais Saint-Quentin, c’est aussi un autre musée, dédié aux papillons. Natif de la ville, Jules Passet lui lègue en 1912 ses dizaines de milliers d’insectes : le musée expose aujourd’hui environ 11 000 papillons venus des quatre continents ! Pour le plaisir des yeux, les animaux sont présentés pour certains dans leurs meubles d’origine, d’élégants cabinets en bois sombre à multiples tiroirs tout à fait instagrammables… D’autres spécimens sont présentés entre deux vitres de plexiglas, ce qui permet de les admirer de face et de dos. De quoi se perdre dans les ailes d’un beau monarque bleu !

 

 

 

5)    Le plus high-tech : la Chambre des Visiteurs à Rouen

Et si les visiteurs créaient leur propre cabinet de curiosités ? Depuis 2016, c’est le pari des musées de Rouen, à travers l’opération “La Chambre des Visiteurs”. Chaque année, il est possible pour le public de choisir une quinzaine d’objets tirées des réserves, qui seront réunis pendant plusieurs mois pour une éphémère exposition, très proche d’un cabinet de curiosités. Depuis le 15 octobre, les votes sont ouverts pour meubler le cabinet 2023, autour du thème « A table ! ». A la rédaction, on a un petit faible pour le plat d’Iznik, la bolée de cidre de Flaubert, et le squelette de langoustine… Mon cœur de spé arts décoratifs vous recommande aussi l’assiette trompe-l’œil ornée d’œufs en faïence ! Pour voter, c’est par ici : https://lachambredesvisiteurs.com

 

Marie Vuillemin

« MAGGI®, MAGGI®, et vos idées ont du génie ! » : Comment Picasso et l’Afrique sont tombés amoureux du bouillon Kub

D’après le Paysage aux Affiches de Picasso, 1912, The National Museum of Art, Osaka. Crédit : Coralie Gay

Ceci est une déclaration d’amour au MAGGI.

Lecteur, ne ris pas. Que me jette la première pierre l’être qui n’a jamais utilisé ni bouillon Kub, ni arôme MAGGI. Celui qui n’a jamais relevé sa soupe ou son riz de quelques gouttes brunes, sorties de ce flacon tout de rouge et de jaune vêtu. Et, si tout le monde connaît le MAGGI, si nous sommes nombreux à en relever nos plats dans les moments d’intense flemme culinaire, qui ici en connaît réellement l’histoire ? Qui sait que, grâce au MAGGI, Picasso et les Africains partagent une autre passion que les masques traditionnels ? Parce que la magie c’est bien, mais que la nourriture aussi, partons ensemble nous interroger sur la naissance de ce célèbre petit arôme.

L’homme de la situation : Julius Maggi

Julius Maggi. Crédit : Wikimedia Commons

S’il y a un monsieur vers qui se tourner pour percer les secrets de l’arôme, c’est probablement Julius Maggi. La très sérieuse page web Histoire de l’entreprise MAGGI nous apprend que l’entrepreneur, né en 1846, est un homme « engagé et passionné ». Rien que ça. Et que le MAGGI était un véritable projet social à destination des travailleurs. Rien que ça là encore. Lecteur, ne ris toujours pas, l’arôme qui assaisonne tes pâtes possède un historique complexe.

Fils d’un propriétaire d’usines né en Italie, Julius base sa propre entreprise de farines de blé près de Zurich. Il conçoit très vite les mutations qui se font jour dans le monde du travail suite à l’industrialisation. La place de la femme est à la cuisine ? Le XIXe siècle la situe plutôt à l’usine, avec à la clé, moins de temps passé au foyer à préparer la nourriture. L’exode rural mène également à l’abandon des comportements alimentaires autosuffisants. Julius Maggi conçoit donc comme un impératif de produire industriellement de la nourriture peu chère et de qualité.

C’est la rencontre du chef d’entreprise avec le médecin Fridolin Schuler et la Société suisse d’utilité publique, en 1882, qui le décide à inventer de nouvelles farines de pois et des haricots en poudre, à haute valeur nutritionnelle. C’est également le début des soupes instantanées… en 1885 (eh oui, vos petits ramen du soir sont de vrais grands-pères) !

Faute de pouvoir vous montrer ce cher Serge, voilà une réclame un peu plus ancienne de MAGGI… Crédit : Wikimedia Commons

 

Et notre saint arôme MAGGI, exclusivement végétal, naît en 1886.

Il se décline en cubes dès l’année suivante. Très exigeant en termes de communication, Julius Maggi fait immédiatement protéger les noms et logo du produit. Il est également l’un des premiers à utiliser les plaques émaillées, et fait appel aux meilleurs publicitaires de l’époque, tel Leonetto Cappiello, auteur d’affiches pour le chocolat Poulain ou le vin Dubonnet. Campagnes publicitaires sur les bateaux-mouches, distribution gratuite d’échantillons et cartes de fidélité, tout le concept était extrêmement bien rodé. Bien plus tard, dans les années 1980, l’entreprise va pousser le vice de la communication jusqu’à faire réaliser ses publicités par Jean-Jacques Annaud ou Serge Gainsbourg. Quand on vous disait que le MAGGI, c’était très sérieux !

J’en vois un au fond de la salle qui se gausse et assène qu’il n’a jamais consommé de MAGGI, que cette sauce brune et fade inconnue au bataillon ne trouvera jamais grâce à ses yeux. Mais j’ai conscience de m’adresser à un public étudiant, friand de Tupperwares de pâtes et de purée en flocons… Car oui, Mousline, la douce compagne de vos soirs de révision, a elle aussi été inventée par la société MAGGI en 1963. Nous sommes alors aux prémices des protestations étudiantes qui vont éclater dans toute leur superbe en mai 68. Alors, l’arôme MAGGI ne serait-il pas un peu… magique ?

Et l’Afrique, me direz-vous ? Et Picasso ?

Le bouillon Kub s’invite au Mali !
Angelina A. van Achtenberg, Une enseigne pour les cubes MAGGI, 1993. Crédit : collection Van Achtenberg via Wikimedia Commons, licence Creative Commons 4.0

Si la marque a été rachetée en 1947 par Nestlé, notre charmante petite bouteille brune existe toujours, et MAGGI s’est même classée en 2019 comme la 3e marque alimentaire la plus choisie au niveau mondial. L’arôme connaît notamment un succès fulgurant en Afrique, où beaucoup de recettes le mentionnent, et où 100 millions des célèbres Kub s’écoulent chaque jour ! A tel point que la marque a dû s’adapter aux goûts locaux, et incorporer dans sa recette, selon les pays, un goût de crevette ou du manioc. Alors, vous êtes convaincus cette fois ?

Allez, la touche d’histoire de l’art qui vous a maintenus en haleine durant tout cet article. Le Picasso. Car vous apprendrez qu’en 1912, le maître du cubisme s’est entiché du bouillon Kub, qu’il a même fait figurer dans une petite huile sur toile, Paysage aux affiches, détenue par le musée d’Osaka. La réflexion sur le Kub/cubisme a même fait l’objet d’un article de Maria Elena Versari dans une revue de recherche, en 2003 (allez jeter un œil sur Persée). De quoi vous donner de belles idées pour vos sujets de masters.

                                                                                                                                                      Marie Vuillemin

C’est moche mais on le place quand même en tout petit tout en bas parce qu’on est des rédacteurs très très sérieux dans nos investigations : MAGGI® est un nom réservé donc voilà, petit ® pour être en toute légalité.

 

Top 7 des mots sans équivalent français les plus incroyables

Ce numéro Création méritait une petite incursion du côté du langage. Il m’offre l’occasion de parler de l’inédit, de l’inattendu, du bizarrement pensé : des mots intraduisibles. Il existe en effet une kyrielle de noms, verbes ou adjectifs sans équivalents en français. Ces termes aussi étranges qu’étrangers nous prouvent que quelques lettres peuvent faire émerger tout un monde de représentations mentales. À chaque mot, c’est un pan inconnu d’un nouvel imaginaire collectif qui se dévoile, avec parfois de belles surprises conceptuelles. Place à un petit top !

1) Les moustaches en albanais
Plutôt big (moustache en guidon) ou glemb (à pointes effilées) ? La moustache constitue en Albanie un véritable art traditionnel ! Un petite incursion internet vous prouve que même le roi d’Albanie Zog Ier soignait particulièrement sa holl (ou moustache fine), c’est dire… Une belle vingtaine de mots lui sont rattachés, tels varur (la moustache tombante), madh (la moustache bien fournie), ou encore kacadre (la moustache aux pointes retroussées).

2) La sprezzatura italienne
Groupies de Baldassare Castiglione, bonsoir ! La sprezzatura, c’est cet art de la nonchalance feinte, du parfait naturel, de la flatterie courtisane qui semble s’ignorer, théorisée par ce monsieur, diplomate, nonce du pape et ami de Raphaël, dans son ouvrage Le livre du courtisan. Les artistes de la Renaissance eux-mêmes s’attachaient fortement à ce principe : d’après les Vies de Vasari, Michel-Ange aurait brûlé certains dessins de jeunesse afin de cacher le labeur cumulé de ses années d’apprentissage.

3) Mamihlapinatapai
Mamihlapinatapai est tiré du yagan de la Terre de Feu (comprendre : d’un dialecte amérindien dont les locuteurs résident dans l’archipel à l’extrême sud de l’Amérique du Sud, divisé entre le Chili et l’Argentine). Le terme a été repris dans le Guinness Book de 1994 comme le mot le plus succinct, et désigne l’état de deux personnes qui s’envisagent et attendent chacune que l’autre fasse le premier pas, sans qu’aucune des deux n’ose elle-même le poser. Personne ne vous en voudra de ne pas connaître le yagan, car il ne subsiste aujourd’hui dans le monde plus qu’une seule locutrice de cette langue, Cristina Calderón, une situation à tel point exceptionnelle que l’UNESCO a déclaré la dame de 93 ans “trésor humain vivant” en 2009.

4) Bakwe, ou la cigarette philippine
Les Philippines connaissent une fois par an ce que l’on appelle la saison des pluies (aka varsha en hindi). Mais comment faire alors pour s’en griller une si le ciel n’est pas très clément ? Le kapampangan, langue parlée dans une île de cet État, a la solution : bakwe. Bakwe, c’est l’art de fumer sa cigarette avec le bout allumé dans la bouche, afin de se réchauffer un peu le palais, et de profiter d’un petit plaisir pas totalement trempé…

5) Shibui, ou la contemplation de la salade de fruits
Comment résumer un sentiment esthétique empreint de suranné comparable au goût d’un kaki pas encore tout à fait mûr qui engourdit la langue ? Prenez l’adjectif shibui. Le kanji pour l’écrire signifie “astringent”, et se retrouve notamment dans le mot “grimace”. Shibumi est le nom commun dérivé de shibui, et désigne le fait d’avoir un sens esthétique posé et affirmé, avec pourquoi pas un côté un peu vieux jeu, acide ou suranné. Le terme se rattache parfaitement à l’esthétique wabi-sabi, qui promeut une beauté simple et rustique, pas forcément dénuée d’imperfections.

6) La marche en shona
Pour une raison que mes recherches n’ont pas pu élucider, il existe une petite dizaine de verbes pour désigner en shona, langue parlée principalement au Zimbabwe, le fait de marcher ! Que vous préfériez marcher à petits pas (tabvuk), avec une robe très courte (pushuk), pieds nus (dowor) ou même en tenue d’Adam (shwitair), il y a des verbes pour tous les goûts !

7- Le café suédois
Les confinements nous ont révélé que les cafés et bars constituaient en France de véritables institutions sociales, mais nous sommes de petits joueurs comparés aux Suédois ! Fika désigne en effet tout spécialement pour eux la pause café accompagnée de sucreries que l’on prend avec ses amis, et qui constitue un vrai rituel social… Le café est dans ce pays une telle institution qu’il a donné naissance à tout un champ lexical, avec des verbes comme tretar (comprendre : se servir son café pour la troisième fois dans la même tasse). Moins de convivialité chez nos amis finnois, qui ont tout de même un mot désignant spécifiquement le fait de se soûler tout seul chez soi en caleçon (alias kalsarikännit).

Marie Vuillemin

Pour partir à la rencontre d’autres mots inconnus mais incroyables, jetez un œil à la petite pépite nommée Les mots qui nous manquent, écrite par Yolande Zauberman et Paulina Mikol Spiechowicz (Ed. Calmann-Lévy).