Le gaz moutarde sent-il vraiment la moutarde ?

Si la Première Guerre mondiale a vu son lot de barbarie, l’utilisation des gaz de combat en fut sans doute l’une de ses formes la plus poussée et la plus travaillée. En effet, non contentes d’avoir développé tous les types possibles de pièces d’artillerie, armes à feu portatives et autres baïonnettes dentelées, les nations belligérantes se mirent très tôt en tête de se pencher sur les gaz toxiques à usage militaire.

Des scientifiques de tous pays s’attelèrent à la mise au point de gaz incapacitants et parfois mortels. Dès la fin de l’année 1915, le gaz moutarde (ou gaz ypérite) fait son arrivée sur les champs de bataille : au front comme à l’arrière, il se fait vite un nom par son utilisation fréquente et terriblement efficace.

Le gaz moutarde fait partie d’une classe de gaz extrêmement toxiques : les vésicants. Ces gaz traversent toutes les surfaces qu’ils touchent et provoquent des lésions souvent irréversibles, de manière différée. Les victimes d’attaques à l’ypérite présentent en effet de graves brûlures sur les zones les plus exposées au gaz : mains, visage, etc. Des brûlures moindres peuvent couvrir le reste du corps, le vésicant étant en mesure de traverser les vêtements fins. La peau est davantage exposée lorsqu’elle est humide, ce qui était évidemment le cas à cause de l’effort produit et du stress. Les gaz vésicants attaquent également les muqueuses et les yeux, provoquant des sortes de brûlures internes et la cécité de nombreux soldats. A haute dose, le gaz ypérite peut même s’avérer mortel : les épais nuages qui se dégagent après l’explosion pouvant causer l’asphyxie des soldats à proximité.

Pour se protéger des gaz, les armées des deux camps produisirent différentes protections à destination des soldats, dont le fameux masque à gaz (les chevaux et les chiens ont également eu droit aux leurs, si si). Résultat d’incessantes recherches et expérimentations tant laborieuses que coûteuses en vies humaines, ces masques de toile huilée puis de caoutchouc devinrent un des symboles de la guerre moderne. L’aspect uniformisé, presque robotique des troupes équipés de ces masques participe à la déshumanisation des soldats et de la guerre en elle-même.

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Marines américains en France (1917-1918). En rangs pour un exercice d’alerte aux gaz.

La particularité du gaz moutarde tient également à sa consistance : une fois l’attaque au gaz passée, les nuées de gaz retombent et se déposent sur l’environnement tel un voile de poussière. A la différence que ce voile est épais, poisseux et hautement toxique. Les abris touchés par les obus contenant ce gaz sont donc « ypérités », et nécessitent un nettoyage minutieux de tout le matériel touché. Les effets directs du gaz sur les soldats, le temps perdu à nettoyer les zones ypéritées après chaque bombardement et la peur des attaques au gaz étaient autant d’armes au service d’un affrontement physique et intellectuel.

Enfin, et pour coller un tant soit peu au titre de l’article : selon les témoignages et rapports de l’époque, le gaz ypérite sentirait bien la moutarde. Enfin pas exactement : certains évoquent l’odeur de l’ail ou du raifort (condiment à base de racine de raifort, utilisé principalement en Europe centrale). Ces fortes odeurs, facilement reconnaissables, ainsi que les effets terribles du « gaz moutarde » lui ont valu sa triste célébrité.


Les premières attaques au gaz se font dès 1915, au moyen de bonbonnes de gaz que l’on ouvre afin de libérer les gaz sur le champ de bataille ; le but est donc que le vent porte le gaz vers les lignes ennemies. Problème : lorsque le vent tourne, ce sont seulement les lignes de l’attaquant qui sont touchées par les gaz.
Pour parer à cette difficulté on fabrique ensuite des obus à gaz : dans une base d’obus conventionnel, est rajoutée une bouteille de gaz sous forme liquide ou sous forme de cristaux. Ainsi, on tire l’obus sur les lignes ennemies et celui-ci libère sa charge toxique en explosant au sol. Si c’est pas magnifique !


Il y a trois types de gaz de combat : Les vésicants, comme le gaz moutarde. Les suffocants, qui gênent les échanges respiratoires et créent de graves lésions au niveau des poumons (le chlore par exemple). Les soldats intoxiqués souffrent de graves lésions, fortement incapacitantes ; certains en meurent après la bataille, quand d’autres périssent asphyxiés directement sur le champ de bataille. Les irritants enfin, qui agissent au niveau des yeux et des voies respiratoires ; loin d’être mortels, ils rendent seulement les soldats hors de combat (gaz sternutatoires ou lacrymogènes, encore parfois utilisés par les forces de l’ordre).

Yohan Mainguy

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