Drôles d’images scientifiques : croiser l’estampe et la science au XVIe siècle

Pour ce numéro Science, le Louvr’Boîte vous propose un petit partenariat avec le compte Instagram de la spé Estampe, l’Art sous Presse (@l_art_sous_presse). Laissez-vous guider dans les méandres des estampes scientifiques du XVIe siècle !

 

Les estampes dans les ouvrages scientifiques

Lorsqu’un problème scientifique nous paraît suffisamment abscons ou difficile pour n’y rien comprendre, on a souvent le réflexe de chercher sur Internet ou sur Youtube une explication plus détaillée pour tenter d’appréhender différemment les choses. Ces autres types de médiations scientifiques passent souvent par des représentations imagées pour faciliter la compréhension scientifique du problème posé. En posant ses idées sur une feuille blanche de façon efficace, on arrive à se mettre les idées au clair.

Planche Anatomie, encyclopédie de Diderot et d’Alembert, premier volume des planches d’illustration, 1762

Les Anciens étaient déjà au fait de cette nécessité, en témoigne l’omniprésence des images dans les ouvrages depuis la période antique. Tout le monde connaît probablement les grandes planches illustrées de l’encyclopédie de Diderot et d’Alembert qu’on nous montre si régulièrement à l’École du Louvre pour nous parler des techniques de création (eh oui, mais ici c’est de l’anatomie !), mais il ne faut pas oublier que les premières illustrations scientifiques étaient d’abord faites à la main.

Le XVIe siècle va donc cependant apporter une nouveauté d’importance dans le domaine de l’édition scientifique : l’image gravée et imprimée, d’abord gravée sur bois puis très rapidement sur cuivre. Le basculement de ces dessins manuscrits vers cette technique d’impression qui permet de démultiplier les exemplaires facilite grandement la diffusion européenne de la connaissance. C’est un des facteurs qui participe véritablement au développement du courant humaniste de l’Italie à l’Allemagne.

Le premier problème des techniques du bois et de la gravure au burin sur cuivre, c’est qu’elles nécessitent une formation à l’art de graver que nos humanistes européens du XVIe siècle n’ont que rarement. Aussi il est encore assez rare avant la deuxième moitié du XVIe siècles de trouver des traités illustrés (par des gravures) et écrits par une même personne. Cette disjonction entre d’un côté le contenu textuel et scientifique et les images qui peuvent être insérées dans les ouvrages donne parfois d’étonnants (voire détonnants) décalage à nos yeux aujourd’hui.

L’image scientifique au XVIe siècle

Aux XVe-XVIe siècles, il est assez difficile de définir proprement ce que pourrait être l’image scientifique. D’une part parce que cette image n’est pas forcément produite par ce qu’on appelle aujourd’hui des scientifique, elle peut même être ajoutée a posteriori de façon décorative. Mais aussi, d’autre part, du fait même de l’état des sciences à cette période. Le terme recoupe un ensemble complexe de démarches de recherches allant de la géométrie à la peinture, de la théologie à l’anatomie, en passant par la médecine, la cuisine, l’art de construire ou l’astronomie. La production d’image scientifique est donc immense si l’on intègre tout ces champs, et recoupe d’autres domaines de production : l’image religieuse, l’image populaire et les actualités politiques (terme très XIXe pour parler à l’époque de productions plus circonstanciées : batailles, discours, messes …). Ce qui est assez drôle à voir, c’est que si les thématiques se recoupent d’abord, rapidement ce sont des symboles visuels qui vont aussi se partager entre les différents domaines de création d’image.

Monstre marin ayant la tête d’un moine, Œuvres
d’Ambroise Paré, 1585, Bibliothèque de Genève.

Un des exemples assez drôles à voir est les cas des œuvres complètes d’Ambroise Paré. Médecin de membres de la grande noblesse, il est connu pour avoir écrit plusieurs importants traités de médecine ou de classification des espèces, dans le sillage des grands auteurs romains. Ambroise Paré est un scientifique influent à la cour de France. Néanmoins ce fougueux médecin était un fervent amateur de nouvelles populaires, affectionnant  particulièrement toutes les histoires de monstres gluants, de loups-garou, ou d’hybrides qui circulaient de bouche à oreille et par des petites coupures imprimées de villages en villages. Ainsi dans la classification officielle des espèces de poissons, au début de ce que l’on appelle aujourd’hui l’ichtyologie, on retrouve chez Ambroise Paré des bestioles surprenantes inspirées de la mythologie, des légendes populaires, voire même de la caricature.

Marqué par le contexte tendu de disputes théologiques entre protestants et catholiques, Paré intègre dans ses ouvrages des images issues de ce conflit, qui passent pour des réalités existantes à l’époque. Le monstre marin ayant la tête d’un moine parait faire partie de cette réalité océanique, malgré son apparence totalement improbable pour nous, lecteurs du XXIe siècle.

Mais l’inverse est vrai aussi, il arrive que l’image scientifique vienne contaminer la caricature. Luther est représenté, par des graveurs au service de la propagande catholique, en plein élan d’anthropophagie au milieu d’une séance de dissection anatomique tout ce qu’il y a de plus scientifique. L’objectif de l’ouvrage est peut-être moins de donner l’aperçu de ce qu’était une séance de dissection, que de critiquer fermement l’hérésie protestante telle qu’elle était perçue par les théologiens catholiques contemporains. Que ce soit le moine qui découpe à la lance ou celui qui grignote les orteils du disséqué, l’ensemble n’est peut-être pas aussi scientifique qu’il peut apparaître au premier coup d’œil, même s’il fait véritablement écho à des publications scientifiques.

 

Anatomia M Lutheri, Anonyme, Ingelstadt, 1567, pamphlet publié à Coburg.

C’est qu’au XVIe siècle, ne se pose pas encore véritablement la question de l’objectivité scientifique. La science est encore liée à un grand nombre de croyances populaires et religieuses, et influence la culture populaire, autant qu’elle en est influencée elle-même. En pleine révolution copernicienne, c’est néanmoins peut-être progressivement le germe du phénomène scientifique du XVIIIe siècle qui est initié. Du côté de l’image, il faut garder à l’esprit que celle-ci peine encore à se libérer d’une dimension décorative. Le motif scientifique seul, plus difficile à comprendre, n’est souvent pas très vendeur pour un graveur et les planches sont donc embellies, donnant parfois des juxtapositions étranges. Ici des joueurs d’escrime combattent sous des figures géométrique. Peut-être, déjà à l’époque, avait-on peur que le lecteur n’aime pas les maths ?

 

Pratique de la géométrie sur le papier et sur le terrain, avec un nouvel ordre et une méthode particulière, livre premier, Sébastien Leclerc, 1682. Imprimé à Paris, quay des augustins (sic).

Un type d’image scientifique fait néanmoins exception, c’est l’illustration des traités d’architectures et de perspective, qui par leur vocation même, représentent des choses suffisamment belles pour exister en tant que telles. Le public y était suffisamment réceptif pour collectionner certaines de ces planches dès la période ancienne, voire même pour commander parfois des ouvrages du type. Le développement nouveau au XVIIe siècle de structures éditoriales européennes permet progressivement une expansion inédite du public des estampes d’illustration scientifique.

Avec la rigidification de la chaîne de production (contrôle de l’éditeur, du commanditaire, du scientifique auteur…) et le développement des techniques d’impression et de gravure, la qualité des images scientifiques s’améliore grandement à cette période. Elle tend alors vers quelque chose de plus proprement « scientifique ».

Extrait des Leçons de perspective positive de Jacques Ier Androuet du Cerceau, Paris, 1576. Édition passée en vente en 2013.

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